Presse de l'époque - Thomas Sankara Website - Officiel https://www.thomassankara.net/category/francais/documents/presse-de-lepoque/ La patrie ou la mort, Nous vaincrons! Wed, 03 Dec 2025 12:17:14 +0000 fr-FR hourly 1 145130549 Trois années de Révolution (1986) https://www.thomassankara.net/trois-annees-de-revolution-1986/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=trois-annees-de-revolution-1986 https://www.thomassankara.net/trois-annees-de-revolution-1986/#respond Wed, 03 Dec 2025 12:17:14 +0000 https://www.thomassankara.net/?p=250725 Nous vous proposons ci-dessous un article publié en août 1986 dans l’hebdomadaire Révolution, proche du parti communiste français, disparu depuis. En réalité cet article qui fait en quelque sorte le bilan, si tant est que c’est possible dans un article de journal des 3 premières années de la Révolution. En réalité, l’auteur n’est autre que Bruno […]

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Nous vous proposons ci-dessous un article publié en août 1986 dans l’hebdomadaire Révolution, proche du parti communiste français, disparu depuis. En réalité cet article qui fait en quelque sorte le bilan, si tant est que c’est possible dans un article de journal des 3 premières années de la Révolution. En réalité, l’auteur n’est autre que Bruno Jaffré, auteur depuis de nombreux ouvrages ou articles sur la Révolution, qui à l’époque, publiait sous ce pseudonyme de Bernard Frégeat. La retranscription a été réalisée par Adama Ouedraogo.

La rédaction du site


Il y a trois ans, le 4 août 1983, de jeunes officiers progressistes du pouvoir en Haute-Volta, qu’ils rebaptisèrent l’année suivante le Burkina Faso (la Patrie de l’homme intègre).

Notre collaborateur Bernard Frégeat s’est rendu, à de nombreuses reprises, au Burkina Faso et connaît bien le capitaine Sankara qu’il avait d’ailleurs interviewé avant même son retour, à la tête de son pays cette fois. C’est avec sympathie mais sans complaisance qu’il esquisse ici un bilan d’ensemble de l’œuvre du gouvernement, au plan économique et social, comme au niveau politique national. Un tableau qui permettra de mieux saisir l’ampleur des importantes mesures annoncées à l’occasion de ce troisième anniversaire.

Trois années de Révolution (1986)

Par Bernard Frégeat

Dans ce pays, classé parmi les huit plus pauvres du continent, la mortalité avant un an atteignait 15%, l’analphabétisme près de 90%. Mines et industries ne représentaient que 15% du PNB. Les deux tiers du territoire sont atteints de désertification, alors que les exportations (54% de coton) provenaient exclusivement de l’agriculture. Un taux de couverture[i] de 20% le rendait particulièrement dépendant de l’extérieur. Les transferts de fonds des travailleurs émigrés, environ un million en Côte d’Ivoire, constituaient donc la principale source de revenus.

Les jeunes dirigeants se trouvaient face à des questions incontournables: comment sortir du sous-développement en ne disposant guère de ressources? Comment supprimer la famine? Comment appliquer le mot d’ordre: « Compter sur nos propres forces »? Il n’était pas question de refuser l’aide extérieure mais pour eux. Des Comité de défense de la révolution (CDR) furent rapidement et partout mis en place, dans les quartiers, les villages, les bureaux, les établissements scolaires, les entreprises. Il s’agissait de canaliser le soutien populaire qui n’avait pas manqué de s’exprimer, mettre les gens au travail tout en leur apportant une éducation politique. C’est pourquoi, toute de suite, commencèrent les travaux d’utilité collective et les veillées-débats.

La persistance de la corruption et les détournements de fonds, deux des plus graves fléaux laissés par la colonisation et qui n’avaient pas cessé de se développer depuis, sous les différents régimes précédents, étaient un obstacle fondamental à la mobilisation populaire, tant à cause des précieuses sommes d’argent perdues que par le laxisme que cela entraînait sur les différents lieux de travail. Les grands procès devant les Tribunaux populaires de la révolution permirent la récupération de plusieurs milliards de francs CFA. Les responsables des anciens régimes y furent aussi jugés publiquement. De nombreux « dégagements » ou suspensions touchèrent les fonctionnaires corrompus ou n’assurant pas correctement le travail pour lequel ils étaient payés.

«L’effort populaire d’investissement s’est traduit jusqu’en juillet par des ponctions sur les salaires après celles sur les indemnités, l’année précédente. Elles ont, en partie, été compensées par des mesures sociales comme la suppression des loyers puis leur réglementation.

Un profond mécontentement s’est répandu parmi les salariés, largement alimenté par des rumeurs (redoutable arme politique à Ouagadougou) sur la réelle utilisation des fonds ainsi récupérés. Pourtant des projets jusqu’alors en sommeil allaient enfin, après le 4 août 1983, pouvoir démarrer, comme celui de la vallée du Sourou, très fertile, du nom du fleuve dont on a procédé au détournement pour en retenir l’eau.

Une mine d’or a été remise en exploitation à Poura, des routes ont été goudronnées ou améliorées, des cités construites pour les fonctionnaires, des autobus mis en service dans les deux plus grandes villes, un aérodrome construit à Orodara au sud-ouest pour évacuer les fruits de cette région qui en produit beaucoup. Les travaux ont commencé à Bagré pour un important barrage qui devrait augmenter les capacités énergétiques du pays et permettre la mise en valeur d’une autre vallée. On a entrepris la construction du chemin de fer devant continuer jusqu’à Tambao dans le nord du pays et permettre l’exploitation de son gisement de manganèse.

Ces projets furent intégrés dans le Programme populaire de développement lancé pour quinze mois, en octobre 1984. Il s’agissait de préparer les infrastructures économiques du pays en vue du plan quinquennal 1986 – 1990, dont le principal objectif est la réalisation de l’autosuffisance alimentaire ?

Le montant de ce programme, assuré à 82% par l’aide extérieure, atteint trois fois le budget national dont la partie investissement a considérablement augmenté, grâce aux économies réalisées par les ponctions sur les salaires, les dégagements et les sommes récupérées après les procès pour détournements de fonds. Une partie de ce programme dit de base, dont 61% du coût devrait être assurés par les populations, était de la responsabilité des provinces : construction de magasins populaires (il s’agit pour le pouvoir de réaliser un grand réseau de distribution publique pour lutter contre la spéculation des commerçants), de pharmacies populaires, d’écoles, de cinémas, de parcs de vaccination, de réalisation de milliers de forages…

C’était il y a 3 ans, la Révolution des capitaines ©Ouedraogo/Gamma

Sur un autre front, le Conseil national de la révolution (CNR) s’engage dans de nombreuses réformes importantes: celle de la justice avec l’instauration de différents Tribunaux populaires, savant mélange entre la justice traditionnelle, où les chefs sont remplacés par les militants des CDR, et de la justice d’influence occidentale avec l’intervention de magistrats professionnels pour des délits importants; réforme du système foncier pour lutter contre la spéculation immobilière et se prémunir contre les investisseurs privés, recherchés par l’État par manque de moyens pour mettre des terres en valeur; décentralisation par le redécoupage du pays en provinces et départements, la mise en place des Pouvoirs populaires de province, émanation des CDR locaux avec, à leur tête, un haut- commissaire nommé par le CNR. Même si le lancement de certains projets a pu être controversé, le bilan de trois années est en lui- même éloquent. Certains problèmes demeurent cependant. Des dirigeants syndicaux[ii] ont subi la répression. Si l’importance prise par les CDR marque le début d’un transfert de pouvoir vers une partie de la population jusqu’ici extérieure au jeu politique, elle entraîne aussi des excès, graves sujets de mécontentement, qu’une récente conférence nationale vient de reconnaître pour tenter désormais de les éviter. C’est à cette occasion qu’une réforme de l’éducation empreinte de gauchisme a été repoussée.

L’éviction des militants de la LIPAD[iii], alors qu’ils réclamaient la démocratisation des CDR, leur départ du gouvernement au bout d’un an, après des critiques sur la personnalisation du pouvoir et une certaine improvisation à propos de quelques décisions, ont pu sembler consolider la révolution en supprimant le débat interne. Aujourd’hui, le capitaine Sankara multiplie les avances pour que la LIPAD reprenne sa place.

Il a fallu faire face à la sécheresse; aujourd’hui, c’est une invasion de criquets qui menace. Malgré tout, et dans un environnement hostile, comme l’a montré la récente guerre avec le Mali, un processus révolutionnaire est engagé avec ses erreurs et ses réussites, ses avancées et ses échecs. Un peuple parmi les plus démunis peut enfin renouer avec l’espoir.

Bernard Frégeat

[i] Rapport importation/exportation.

[ii] Plusieurs ont été dégagés après une déclaration émettant certaines critiques en janvier 1985. Touré Soumane, secrétaire général de la Confédération syndicale burkinabè, par ailleurs dirigeant de la LIPAD est toujours emprisonné

[iii] La LIPAD (Ligue patriotique pour le développement) a été créée par le PAI (Parti africain de l’indépendance), parti marxiste-léniniste. Elle avait pu élargir son audience pendant plusieurs années de pluralisme politique. Ayant résisté ensuite à la répression, elle était de loin l’organisation de gauche la plus importante le 4 août 1983. Elle détient alors cinq ministères parmi les plus importants.

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Haute-Volta : la tournée du capitaine Blaise. Mohamed Maïga 19/12/1983. https://www.thomassankara.net/haute-volta-tournee-capitaine-blaise-mohamed-maiga-19-12-1983/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=haute-volta-tournee-capitaine-blaise-mohamed-maiga-19-12-1983 https://www.thomassankara.net/haute-volta-tournee-capitaine-blaise-mohamed-maiga-19-12-1983/#respond Fri, 14 Nov 2025 09:27:53 +0000 https://www.thomassankara.net/?p=248929 Nous continuons la publication des articles de Mohamed Maïga, journaliste d’Afrique Asie, proche de Thomas Sankara qui a publié de nombreux articles de décembre 1982 à décembre 1983, la période de préparation de la Révolution et les premiers mois de la Présidence de Thomas Sankara. L’article ci-dessous relate un voyage qualifié de “l’offensive diplomatique” de […]

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Nous continuons la publication des articles de Mohamed Maïga, journaliste d’Afrique Asie, proche de Thomas Sankara qui a publié de nombreux articles de décembre 1982 à décembre 1983, la période de préparation de la Révolution et les premiers mois de la Présidence de Thomas Sankara. L’article ci-dessous relate un voyage qualifié de “l’offensive diplomatique” de la Haute Volta sous la forme d’un voyage de Blaise Compaoré en Afrique Centrale. Cet article a été retranscrit par Ikakian Romuald Somé, membre de l’équipe du site. Vous trouverez l’ensemble des articles de Mohamed Maïga à https://www.thomassankara.net/?s=Mohamed+Ma%C3%AFga

La rédaction


Par Mohamed Maïga

Même si la « ceinture de sécurité » est élimée, il est nécessaire de consolider l’ouverture qu’a effectuée la révolution du 4 août.

Après l’Afrique occidentale, celle du Centre, l’offensive diplomatique de la Haute-Volta issue du 4 août se poursuit sans relâche. Mieux, avec une intensité soutenue, sinon accrue. Le 26 novembre, c’est l’un des principaux acteurs-dirigeants de la révolution voltaïque qui a pris son bâton de pèlerin: le capitaine Blaise Compaoré.

Ministre d’État délégué à la présidence de la République, le commandant de la région militaire de Pô s’est successivement rendu, du 26 novembre au 2 décembre, en République populaire du Congo, en Angola, au Cameroun et au Gabon, où chacune des étapes de son périple a enregistré un succès total. La mission du numéro deux du régime voltaïque intervient trois mois après qu’à la mi-août (deux semaines après le fulgurant retour des capitaines au pouvoir), plusieurs membres du gouvernement de Thomas Sankara eurent sillonné la sous-région ouest-africaine. Celle de Blaise Compaoré n’est autre chose que la suite logique de cette première phase d’ouverture.

Charge d’émotion

L’objectif reste le même: éviter l’isolement, briser la « ceinture de sécurité » que d’aucuns voudraient tisser autour de la jeune révolution voltaïque Et, surtout, expliquer celle-ci : ses causes, ses objectifs Résultats : la ceinture de sécurité n’est plus qu’un filin élimé (1), même si aucun doute et cela ne fait des manœuvres hostiles se trament ici et là contre Ouagadougou et si la recherche de fonds destinés à la déstabilisation ne connait pas de répit…

Première étape de la tournée du numéro deux voltaïque : Brazzaville. Une étape que le capitaine Blaise qualifie de « chargée d’émotion et empreinte d’une totale compréhension mutuelle » On sait que le président congolais, le colonel Denis Sassou Nguesso, a personnellement suivi avec un grand intérêt les différents épisodes de la lutte du peuple voltaïque depuisle7 novembre 1982. C’est-à-dire depuis que le Conseil du salut du peuple (C.S.P.) « première version » a renversé le colonel Saye Zerbo. Le président congolais était particulièrement attentif aux luttes tendances au sein ce pouvoir, notamment à la traversée du désert du capitaine Sankara et de ses amis, entre le 17 mai et le 4 aout 1983. Son appui, multiforme, n’a pas fait défaut aux jeunes capitaines et à l’ensemble des forces progressistes voltaïques.

Dès son arrivée dans la capitale congolaise, Blaise Compaoré a été reçu pendant plus de deux heures, par Sassou Nguesso. Le lendemain, l’émissaire de Ouagadougou rencontrait, «  dans une atmosphère de solidarité totale avec la révolution voltaïque et le Conseil national de la Révolution », le bureau politique du Parti congolais du travail (P.C.T.), puis les représentants des organisations de masses congolaises. Si les échanges de vues politiques ont été au centre des discussions avec les responsables congolais, les deux délégations ont également prévu une intensification de la coopération économique entre les deux Etats. Ainsi, le gouvernement et le Parti congolais ont décidé d’aider financièrement le partenaire voltaïque. Une réunion du bureau politique P.C.T. a été spécialement consacrée à ce chapitre. Une délégation sera envoyée très prochainement à Ouagadougou,

Une chaleur égale a entouré le séjour du responsable voltaïque en Angola. A Luanda, on considère que « les événements du 4 août 1983 représentent non seulement la victoire du peuple voltaïque sur ses ennemis et pour le progrès, mais aussi celle de toute l’Afrique ».

Quand à la partie voltaïque, elle a réaffirmé que la lutte menée par l’Angola était « celle de tous les Africains qui sont tenus de se sentir concernés par la sécurité de l’État et du peuple angolais ». Le 28 novembre, trois heures durant, le président José Eduardo dos Santos s’est entretenu avec son hôte. Ouagadougou et Luanda sont convenus d’accroitre leurs échanges économiques. C’est ainsi, par exemple, que la République populaire d’Angola fournira du ciment à son partenaire ouest-africain. Le lendemain, Blaise Compaoré, remarquable orateur, a donné une importante conférence publique à l’École des cadres du Parti (le M.P.L.A.-Parti du travail) ; il a participé à une séance de travail avec les responsables politiques du pays avant de rencontrer les chefs de l’armée et les dirigeants de la jeunesse angolaise. En l’absence de Sam Nujoma, Blaise Compaoré a eu d’importantes discussions avec le vice-président de la S.W.A.P.O., le mouvement de libération namibien. Bien plus : Voltaïques et Angolais ont décidé de procéder à un « échange d’expériences », visites réciproques entre organisations de masses (travailleurs, femmes, jeunes), en vue de renforcer la solidarité entre les deux États.

Un cachet d’authenticité

A Yaoundé (30 novembre-1″décembre), le président Paul Biya a exprimé sa « totale sympathie à la lutte que mène le peuple voltaïque pour le progrès, la justice, et la liberté ». La rencontre Biya-Compaoré a été d’autant plus remarquée que le séjour camerounais du ministre d’État voltaïque est intervenu à un moment ou, faisant face à une délicate période transitoire, les responsables nationaux ont un emploi du temps particulièrement chargé. S’il a retrouvé à Yaoundé d’anciens condisciples et camarades de promotion, Blaise Compaoré a aussi joui d’un accueil particulièrement chaleureux de la presse nationale (dont la sympathie pour la cause voltaïque a été constante) et des milieux de la jeunesse camerounaise. Quant au président gabonais Omar Bongo, il a comme à l’accoutumée, selon un membre de la délégation voltaïque, « tenu à donner un cachet d’authenticité » à l’accueil réservé à ses hôtes. Le 30 novembre, ce fut une véritable «  fête villageoise »  aux allures de «  rencontre d’un aîné avec son jeune frère ». Il n’empêche : le Gabon, c’est de notoriété publique, a été plus que sollicité par les pêcheurs eau trouble, qui veulent nuire au régime du Conseil national de la Révolution (C.N.R.) voltaïque. Et ils y avaient trouvé des oreilles plus que complaisantes. Toutefois, ce 30 novembre, El-Hadj Omar Bongo a donné l’assurance que son pays ne servirait pas de base ni de plaque tournante pour les ennemis du régime de Ouagadougou. Dont acte.

Mohamed Maïga

Source : Afrique Asie N°311 du 19 décembre 1983

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Mali-Haute-Volta : La fin d’un conflit Frontalier ? Mohamed Maïga. 07/12/1983. https://www.thomassankara.net/mali-haute-volta-fin-dun-conflit-frontalier-mohamed-maiga-07-12-1983/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=mali-haute-volta-fin-dun-conflit-frontalier-mohamed-maiga-07-12-1983 https://www.thomassankara.net/mali-haute-volta-fin-dun-conflit-frontalier-mohamed-maiga-07-12-1983/#respond Sun, 05 Oct 2025 13:24:05 +0000 https://www.thomassankara.net/?p=249936 Nous continuons la publication des articles de Mohamed Maïga, journaliste d’Afrique Asie, proche de Thomas Sankara qui a publié de nombreux articles de décembre 1982 à décembre 1983, la période de préparation de la Révolution et les premiers mois de la Présidence de Thomas Sankara. Cet article, écrit donc en décembre 1983, amène de nombreux […]

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Nous continuons la publication des articles de Mohamed Maïga, journaliste d’Afrique Asie, proche de Thomas Sankara qui a publié de nombreux articles de décembre 1982 à décembre 1983, la période de préparation de la Révolution et les premiers mois de la Présidence de Thomas Sankara.

Cet article, écrit donc en décembre 1983, amène de nombreux éléments de compréhension sur le conflit qui opposait le Mali et la Haute Volta et qui va entrainer la guerre de Noël en décembre 85. Il reprend entièrement l’historique de ce qui oppose les deux pays. La retranscription a été réalisée par Davy Hafing.

Pour situer ces évènements dans l’histoire de la Haute Volta qui deviendra le Burkina, vous pouvez consulter la chronologie à https://www.thomassankara.net/chronologie/. Cet article a été retranscrit par Gérard Amado Kaboré, membre de l’équipe du site. Vous trouverez l’ensemble des articles de Mohamed Maïga à https://www.thomassankara.net/?s=Mohamed+Ma%C3%AFga.


Mali-Haute-Volta : La fin d’un conflit Frontalier ?

Par Mohamed Maïga

Commencée comme un gag l’histoire avait frôlé la tragédie, mais se retrouve aujourd’hui à La Haye, dont les deux parties se sont engagées à respecter le verdict.

« Le gouvernement de la République de Haute-Volta et le gouvernement de la République du Mali ont notifié au greffe par lettre conjointe, reçue le 20 septembre 1983 à La Haye, un compromis conclu par eux le 16 septembre 1983 et entré en vigueur le jour même. Ce compromis soumet à une chambre de la Cour la question de la délimitation de la frontière terrestre entre les deux États sur une partie de sa longueur. »  Signé : le greffier de la Cour internationale de justice de La Haye.

C’est par ce communiqué plutôt laconique que l’opinion africaine a appris que l’un des conflits les plus absurdes, les plus injustifiables de l’Afrique est en voie de connaître un règlement définitif. Conflit inutile parce qu’ayant opposé et mis aux prises deux Etats détenant le triste privilège de figurer parmi les plus démunis (matériellement) de la planète. Absurde parce que menaçant de diviser deux peuples en tous points identiques, pour qui l’idée même de la séparation par une frontière, n’eût été l’aventure coloniale, serait un non-sens.

Si le différend frontalier voltaïco-malien n’est pas encore définitivement réglé, le fait est que la bombe est véritablement désamorcée. Grâce aux bonnes dispositions des deux chefs d’État, le capitaine Thomas Sankara et le général Moussa Traoré. L’Histoire retiendra très certainement l’habileté, la sincérité et la détermination dont le capitaine voltaïque a fait preuve pour venir à bout de la méfiance et de l’attentisme de la partie malienne. Une tâche d’autant plus difficile qu’à l’intérieur Thomas Sankara – comme Moussa Traoré – devait venir à bout de certains secteurs de l’opinion publique qui, sans être cependant chauffés à blanc, profitent de telles crises pour renforcer leurs positions et privilèges particuliers.

A l’extérieur, également, l’un et l’autre devaient faire face aux diviseurs et autres marchands de canons réels et potentiels. On se souviendra qu’en 1981 certains chefs d’État, hostiles à l’entrée du Mali dans l’Union monétaire ouest-africaine, avaient su utiliser les dirigeants voltaïques et le conflit frontalier voltaïco-malien pour faire obstacle à cette entrée dans l’U.M.O.A., considérée à Bamako comme la solution miracle aux graves problèmes économiques et financiers du pays. Ce qui n’a fait qu’approfondir et élargir le fossé séparant les deux États, par-delà les questions de frontière. Dernier obstacle qu’a eu à franchir le président voltaïque et qui explique la méfiance de l’interlocuteur malien : comment cet officier, dont l’armée malienne garde le plus cuisant souvenir à la suite des escarmouches de 1975, avait-il pu se muer en ce président apôtre de la paix ?

Le tourbillon Sankara

     Il faut reconnaître que, d’entrée de jeu, le président Thomas Sankara a pris de court les dirigeants maliens pour parvenir à une solution du litige frontalier. C’était au lendemain de son fulgurant retour au pouvoir, le 4 août 1983 : « Le conflit Mali-Haute-Volta ? Connais pas », nous répond-il dans sa première interview de président. Puis, prenant les diplomates traditionnels à contre-pied, il sort le problème du cadre strictement étatique pour en faire l’affaire des peuples concernés : « Je ne connais pas l’existence d’un conflit entre les peuples malien et voltaïque. » Incontournable, cette vérité-là ! Comme cette autre : « Je sais seulement qu’il existe une bataille commune à nos deux peuples, à nos deux pays, contre toutes les formes de domination et d’exploitation… »  Dans la foulée, le président voltaïque ajoute que son régime « veut être celui qui cultive avec le Mali les relations les plus solides, les plus courageuses sur toutes les questions, même celles qu’on a coutume de considérer comme tabou. »  Puis, terminant sur un vœu : « Souhaitons que nos frères et amis maliens nous aident à démontrer à la face du monde que seul l’intérêt de nos peuples indissociables doit être pris en considération. »

Des mots ! Rien que des mots ! affirment certains milieux maliens qui veulent endiguer le tourbillon Sankara dans lequel diplomates et hommes politiques risquent de se laisser entrainer. Il faut des gestes concrets, ajoutent-ils. Mais, à Bamako, on sait que quelque chose a définitivement changé du côté voltaïque. Le temps n’est plus aux tergiversations et a l’attentisme stérilisant. Et le Mali risque d’apparaitre comme peu soucieux de coopération : « La balle est désormais dans notre camp. Ou nous la renvoyons dans le camp adverse ou nous l’expédions dans le décor », nous confie un proche du président malien.

Dans le même temps, l’ambassadeur malien en Haute Volta, Siragatou Cisse, fait la navette entre Bamako et Ouagadougou, où, à la fin du mois d’août, il nous affirme sa « conviction quant à la bonne foi des dirigeants voltaïques ». « Le vent est favorable et ceux qui ne savent pas aller dans ce sens s’égarent », précisera-t-il à nos confrères de la presse de Haute-Volta.  « Convaincu » aussi, le général Traoré, saisissant la balle au bond, fait état de « l’existence réelle d’une volonté politique et morale de part et d’autre pour trouver une solution pacifique et définitive » au problème.

Maliens et Voltaïques se remettent à peine de l’avalanche de déclarations conciliantes que Thomas Sankara en personne débarque à… Bamako. L’événement se produit le 16 septembre et c’est le premier voyage officiel du président voltaïque hors des frontières nationales. Moussa Traoré, son ministre des Affaires Étrangères, Me Alioune Blondin Beye, et l’ensemble de la classe politique sont sensibles au geste.

Plus rien ne semble pouvoir arrêter le processus, D’autant qu’on remarque dans la délégation voltaïque une présence « insolite » : le ministre sénégalais de l’Enseignement supérieur, Ibrahima Fall. Émissaire du président Abdou Diouf, il était à Ouagadougou où il devait précisément discuter, au nom de son président, des suites à donner au « dossier Mali-Haute-Volta » Le Sénégal était et est, on le sait, l’intermédiaire par lequel

Bamako et Ouagadougou avaient décidé de passer pour faire parvenir leurs dossiers à La Haye : deux documents distincts élaborés par chacun des deux États, reflétant leurs vues et arguments, et un mémorandum commun, synthèse des deux positions officielles.

Dès lors, la diplomatie reprend ses droits : d’autant mieux qu’outre le Sénégal un autre partenaire œuvre au rapprochement voltaico-malien : l’Algérie, dont l’action, pour être discrète, n’en est pas moins efficace et déterminante. En raison de l’influence et de la bonne cote d’Alger à Bamako comme à Ouagadougou. A la fin d’août 1983, Moussa Traoré – ainsi que le Mauritanien Khouna ould Haidallah – était dans la capitale algérienne. Il s’en était fallu de peu, semble-t-il, qu’il y fût rejoint par son homologue voltaïque pour rencontrer le président Chadli Bendjedid. Ce dernier, on le sait, n’a  eu de cesse de rapprocher les vues du Mali et de la Haute-Volta et de ramener le « conflit » à ses justes proportions, c’est-à-dire débarrassé des rancœurs, de la passion et des considérations d’amour-propre ici ou là égratigné. Le président algérien a un argument de poids et sait de quoi il parle : trois mois plus tôt, son pays et le Mali avaient procédé, sans difficulté, au bornage définitif de leur frontière. Pourquoi n’en serait-il pas de même entre les deux frères sub-sahariens ?

Restait un dernier contentieux, créé par les prédécesseurs du capitaine Sankara à la tête de l’État voltaïque ; la relation entre le règlement du la frontalier et l’acceptation de l’entrée du Mali dans l’U.M.O.A. Ce linkage était de règle avant le 4 août 1983, les responsables voltaïques estimant détenir là une carte essentielle, l’atout majeur. Thomas Sankara allait-il le lâcher sans garanties particulières du Mali ?

L’interrogation subsistait quand, le 24 octobre, Moussa Traoré rend à Thomas Sankara sa visite de travail le 16 septembre. La méfiance et les arrière-pensées n’étant plus de mise, les deux présidents peuvent participer ensemble, entre autres réunions, au sommet de l’U.M.O.A., à Niamey (Niger). Le capitaine Sankara n’oppose pas un veto dont ses prédécesseurs, manipulés, avaient fait usage et le sommet signe la réintégration Mali dans l’organisme technique de la zone franc. Chacun sait alors que le « dossier Mali-Volta » n’est plus du seul ressort, des deux États concernés. Chacun sait également — en particulier l’opinion publique africaine qu’aucun des deux protagonistes ne pourra, à l’avenir, faire fi des avis et arrêtés de la juridiction internationale (la cour de La Haye), ne serait-ce que devant leurs deux peuples chez qui le respect de la parole donnée constitue un point d’honneur traditionnel. Le conflit frontalier, lui, ne devient plus qu’une affaire de bornage semblable à toutes les autres.

Au plus fort de l’ivresse

     D’ailleurs, tout avait commencé comme un gag, sinon un jeu d’enfants ; des gendarmes et goumiers voltaïques (ou maliens), excités et hargneux, s’emparent d’un drapeau national plutôt crasseux, l’attachent à un bout de bois mal taillé, traversent la « frontière » et, chansons à l’appui, le plantent loin à l’intérieur du terrain voisin. Des gardes-frontières et goumiers maliens (ou voltaïques), furibonds et haineux, s’emparent du symbole de discorde (le drapeau défraichi) et, brandissant le leur, traversent le territoire de « l’autre » dans un esprit on ne peut plus vengeur…Un « jeu » auquel, rapidement, des administrateurs zélés allaient participer; suivis de près par des « armées » nationales dont on se demande ce qui pouvait bien les attirer dans ces terres arides.

C’était au début des années 1960, au sortir de la nuit coloniale. C’est-à-dire au plus fort de l’ivresse que procurent une frontière et un drapeau nationaux, symboles de la dignité retrouvée. C’est connu, et Franz Fanon l’a admirablement démontrée la dignité du pauvre, surtout colonisé, s’exerce plus facilement à l’encontre de son semblable que contre le maitre et exploiteur commun. Maliens et Voltaïques des années 1960 en donnèrent une illustration d’autant plus caricaturale que l’ex-colonisateur, parti sur la pointe des pieds, avait laissé derrière lui une frontière, longue de quelque mille deux cents kilomètres, mal dessinée en plus d’un point. Il faut toutefois reconnaitre aux dirigeants de l’époque, notamment au Malien Modibo Keita, le mérite (entrant dans une vision assez large de l’unité africaine) d’avoir su, pacifiquement, délimiter la frontière sur plus de neuf cents kilomètres.

Terre de rencontres

      Restait le cas d’une zone singulière à plus d’un titre : le Gourma, mot qui, pour toutes les populations locales, signifie la  « rive droite » (du fleuve Niger). En songhaï comme en peul, en haoussa comme en tamacheck. Une région qui va de la frontière tripartite Haute-Volta-Mali-Niger à la zone de Hombori, dans la cinquième région administrative du Mali, dont le chef-lieu est Mopti, Jonction du Sahel et de la savane, brûlé de soleil, le Gourma, pays des arbres épineux, des hautes herbes, des collines de sable, est aussi celui de quelques animaux dont certains en voie de disparition : biches, antilopes, hyènes, lions, pintades, perdrix, outardes, autruches, etc. Les éléphants, fuyant la désertification, l’ont quitté depuis des décennies, les girafes y sont rares et bien d’autres représentants de la faune y ont été décimés par les feux de brousse et la sécheresse. Restent les hommes. De toutes les races et de toutes les couleurs. Car le Gourma, depuis des siècles, est aussi une terre de rencontres. La tradition veut qu’après les pygmées. Il y a quelques millénaires, ses premiers occupants aient été les Gourmantchés (hommes du Gourma), aujourd’hui un mélange de Songhaï, de Mossis, de Peuls, de Dogons et autres peuples qui, depuis longtemps, ont un tronc culturel commun. Et, depuis toujours, la dialectique des rencontres et des mélanges a voulu que l’on s’y batte.

La confrontation voltaïco-malienne n’y date pas d’aujourd’hui. Au XIVe siècle, les armées du royaume mossi, au cœur de la Haute-Volta, avaient traversé le Gourma pour aller mettre le siège devant Tombouctou, métropole de l’empire du Mali. Un siècle plus tard, c’est au terme de longues et ruineuses campagnes que Sonni Ali Ber, empereur du Songhaï (la nouvelle dynastie régnante du Mali) « pacifia » le Gourma, définitivement entré dans le giron malien. Mais le Gourma, à ce titre, n’était pas un cas unique : l’empire mandingue s’étendait de l’Atlantique au Tchad, du désert à la lisière de la forêt. L’irruption des négriers occidentaux (1492) au sud, l’invasion marocaine au nord (1591) et leur conséquence qu’est la désorganisation du dernier grand empire soudanien allaient livrer le Gourma (et bien d’autres régions) à l’anarchie et aux luttes fratricides. Peuls et Touareg allaient tour à tour s’y affronter sans merci et sans victoire définitive… jusqu’à la conquête française.

1926 : le colonisateur victorieux, a définitivement établi la paix des armes et des cimetières au Soudan français (Mali) et en Haute-Volta. Il peut envisager un tracé frontalier séparant ses deux colonies. De fait, un « Atlas des cercles de l’Afrique occidentale française (A.O.F.) » est publié et rend compte de la délimitation frontalière entre les deux possessions françaises, avec quelques légères ambiguïtés préfigurant déjà le conflit à venir, et qui semblent dues à une mauvaise connaissance du terrain et des peuples par les techniciens de l’Institut géographique national (I.G.N.). Quelques détails seront « corrigés de facto » par l’arrêté du 31 août 1927 et son erratum du 5 octobre 1927 fixant, l’un et l’autre, « les limites des colonies de la Haute-Volta et du Niger ».

1932 : pour les besoins de sa cause, le même colonisateur prend une curieuse décision : la disparition de la Haute-Volta où le nationalisme anticolonial du plateau mossi ne plait décidément pas aux administrateurs métropolitains. La majeure partie du pays est rattachée à la Côte-d’Ivoire et prend le nom de Haute Côte-D’ivoire. Une portion non négligeable (la région de Ouahigouya) va au Soudan français ; des lambeaux de la dépouille seraient allés, dit-on, au Niger… Entre 1933 et 1935, l’administration coloniale, des plus fantaisistes, prend une multitude de décisions : tantôt elle agrandit tel cercle « soudanais » en y ajoutant tels villages voltaïques, tantôt elle rattache un village soudanais à un cercle précédemment en Haute-Volta (arrêté du 16 décembre 1933),

Diviser pour régner

     Dans tous les cas, compliquant la situation au gré de ses intérêts conjoncturels, elle sème les germes de conflits futurs. En particulier, l’arrêté général no 2728 du 27 novembre 1733 sera lourd de conséquences puisqu’il est à la source du différent actuel. C’est cet arrêté qui a rattaché au Soudan les villages précédemment en colonie voltaïque (ce que le Mali conteste) de Dioulouna, Okoulou, Agoulourou et Koubo. S’y ajoutèrent la position contestée du mont Ngouma à l’extrémité est de la frontière et la situation non moins contestée de la mare de Ketiouaire ou Kebouaire.

1947 : confronté à la montée du nationalisme africain, le colon français divise pour régner, mais aussi répare l’injustice de 1932. Une loi votée à Paris « rétablit la Haute-Volta dans ses frontières de 1932 ». Tout le découpage précédemment opéré est désormais à refaire. C’est à dire que tous les textes, arrêtés et autres avis antérieurs à 1932 sont annulés pour ramener la frontière à celle de 1926. Si des villages jusque-là intégrés à des cercles voltaïques sont facilement rétrocédés au Soudan, l’inverse se révèle difficile. Pour des raisons historiques, familiales et ethniques ?

Un chapelet de lacs

     Toujours est-il que Bamako conteste : les quatre villages n’ont jamais fait partie de la Haute-Volta, soutient-on. De même, y affirme-t-on, le mont Ngourma n’est pas au nord mais au sud-est du gué de Kabia. Depuis les indépendances, tous sont en République de Haute-Volta, même si certains ont cru qu’ils étaient administrés par le Mali.

De village en colline, de mare en piton rocheux, la zone contestée n’a cessé de s’élargir : trois mille deux cents mètres carrés, puis neuf mille neuf cent dix kilomètres carrés, auxquels il faut ajouter les soixante-sept kilomètres carrés autour du mont Ngouma. Mais, en procédant à la délimitation de la région litigieuse autour des quatre villages, on s’aperçoit que la ligne de partage s’arrête en plein territoire. Faut-il, des lors, tracer une perpendiculaire qui irait rejoindre 1926? Personne n’en veut. Alors? On croit le problème en voie de règlement quand, brusquement, en jetant un coup d’œil sur la carte, la difficulté devient évidente. A partir de Rafnaman, la zone est parcourue vers l’est par un chapelet de lacs et de mares, résidus de fleuves aujourd’hui disparus.

La délimitation frontalière ne pouvant finir au cœur du territoire voltaïque, fallait-il faire de cette suite de rivières une frontière naturelle ? Au nord ou au sud des lacs? Ou au milieu, comme semblaient, un moment, l’avoir suggéré les Maliens ? Dans ces contrées désolées, ces mares, aux noms musicaux et sonores de Fitili, In Abao, Soum, Beli, sont plus que de simples résidus de fleuves morts. Elles sont sources de vie et de mort. Pour les bêtes comme pour les pasteurs nomades. De tous les temps, Peuls, Touareg, Bellahs et Songhais, jadis aussi bien voltaïques que nigériens ou soudanais, se sont affrontés à coups de sabres, de lances et de bâtons sur leurs bords, pour les besoins de leurs troupeaux — chacun voulant y être le premier.

On a dit et écrit que Maliens et Voltaïques s’y querellaient pour des « réserves fabuleuses » de cuivre, fer, manganèse, pétrole et uranium. Rien n’est moins sûr au regard l’exploration géologique. La réalité est plus simple : en ces temps de sécheresse, ces points d’eau sont des trésors autrement inestimables pour deux États tirant l’essentiel de leurs ressources de l’élevage. Mais le litige va bien au-delà puisqu’il pose en termes clairs la question de « l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation », confrontée à l’histoire précoloniale. Devenu un point de fixation entre deux gouvernements, le différend frontalier, de Dioulouna au mont Ngouma ne pouvait que dégénérer d’autant que, pour Ouagadougou comme pour Bamako, il était comme devenu le  commode exutoire de très sérieuses difficultés intérieures. Au plus fort de celles-ci, le 14 décembre 1974, l’armée malienne, selon diverses sources, franchit « la frontière » et occupe une grande partie du territoire disputé. Elle en sera délogée, essentiellement par des commandos dirigés par un lieutenant du nom de…  Thomas Sankara.

L’O.U.A. s’émeut

     En Afrique, chacun a compris alors que le conflit, d’apparence mineure, peut dégénérer. De fait, il est potentiellement des plus explosifs d’autant que derrière chaque protagoniste continent. Enfin, O.U.A. s’émeut ; son comité de médiation est saisi et vient le temps des négociations et des médiations entre 1974 et 1975. Les États de la région s’étant émus, c’est tout naturellement que le comité de médiation de l’O.U.A. créa pour la circonstance une commission de médiation composée du Togo (président), du Sénégal, du Niger et des observateurs de Guinée, et de Somalie (alors président en exercice de l’O.U.A.). Cette commission créa à son tour une sous-commission juridique et une sous-commission militaire. La première avait pour mission d’élaborer un avant-projet de proposition après examen des documents afférents au conflit. La deuxième constater l’éloignement, sur le terrain, des deux armées, de cinq kilomètres au moins de la ligne de frontière que chaque belligérant estimait être la bonne. La commission de médiation se réunit à trois reprises dans la capitale togolaise (26 décembre 1974 ; du 27 au 30 janvier 1975 ; 17 et 18 juin 1975) avec la participation du secrétaire général de l’organisation panafricaine.

S’appuyant sur les conclusions de la sous-commission juridique aidée d’un comité technique neutre de cartographes, la commission de médiation donna pleinement raison à la partie voltaïque ce qui provoqua la colère du Mali. Résultat : le conflit persista menaçant à tout moment de faire parler la poudre.

C’est alors qu’un dirigeant dont l’ascendant et le prestige étaient réels auprès des peuples malien et voltaïque jeta son poids personnel dans la balance : le président Ahmed Sékou Touré de Guinée. Il se rendit personnellement à Ouagadougou et à Bamako et réussit ce qui avait été impossible pour Éyadema et Senghor : le retrait des armées. 10 juillet 1975, il réunit à Conakry les chefs d’État de Haute-Volta et du Mali qui signèrent la « Déclaration commune de Conakry ».

Celle-ci donnait satisfaction au Mali mais entraina les plus expresses réserves du côté voltaïque. D’abord, le représentant de la commission nationale voltaïque aurait été tenu à distance lors des discussions qui réunirent essentiellement Maliens et Guinéens. Ensuite, le document final recommande des négociations et une solution bilatérale. Délégations maliennes et voltaïques (présidentielles, ministérielles ou techniques) se rencontrèrent à cinq reprises entre 1976 et 1981, discutant tantôt de la forme tantôt du fond du problème. Sans succès. Souvent au bord de la rupture.

Le silence giscardien

     Un fait restait troublant : le silence de la France giscardienne, malgré les démarches pressantes de tous les intéressés. Un mot de la puissance qui a tracé la frontière et on y aurait vu un peu plus clair. Elle ne le prononça pas, s’abritant derrière une pseudo-neutralité qui, en réalité, lui permettait de renforcer ses positions aussi bien à Bamako qu’à Ouagadougou. Pendant ce temps les changements de régimes se succédaient dans une Haute-Volta gagnée par l’ébullition sociale. Il fallut attendre le 4 août 1983 et le dynamisme de la diplomatie voltaïque pour sortir de l’impasse. Désormais, les dirigeants des deux peuples sont face à deux peuples qui ne demandent qu’à vivre en toute fraternité.

Mohamed Maïga

 

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Burkina Faso. Les capitaines face au réel. Reportage (1985) https://www.thomassankara.net/burkina-faso-capitaines-face-reel-reportage-1985/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=burkina-faso-capitaines-face-reel-reportage-1985 https://www.thomassankara.net/burkina-faso-capitaines-face-reel-reportage-1985/#respond Fri, 26 Sep 2025 17:04:49 +0000 https://www.thomassankara.net/?p=250746 Nous vous proposons ci-dessous un grand reportage publié en février 1985 dans l’hebdomadaire Révolution, proche du parti communiste français, disparu depuis. L’auteur a pu circuler à l’intérieur d pays, à la rencontre de sa population. En réalité, l’auteur n’est autre que Bruno Jaffré, auteur depuis de nombreux ouvrages ou articles sur la Révolution, qui à […]

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Nous vous proposons ci-dessous un grand reportage publié en février 1985 dans l’hebdomadaire Révolution, proche du parti communiste français, disparu depuis. L’auteur a pu circuler à l’intérieur d pays, à la rencontre de sa population. En réalité, l’auteur n’est autre que Bruno Jaffré, auteur depuis de nombreux ouvrages ou articles sur la Révolution, qui à l’époque, publiait sous ce pseudonyme de Bernard Frégeat. Cet article a été retrouvé récemment par l’auteur. La retranscription a été réalisée par Gérard Kaboré.

Le rédaction


4 août 1983 : le capitaine Sankara et ses amis reprennent le pouvoir en Haute-Volta, aujourd’hui Burkina-Faso. Cette expérience révolutionnaire originale suscitera, à juste titre, une grande sympathie, en Afrique et dans le tiers monde comme en France. La récente « clarification », les dissensions entre les forces politiques engagées dans le processus ont, entre temps, posé question, voire inquiété. Révolution a voulu savoir ce qu’il en était. Bernard Frégeat a donc sillonné le pays, où il s’était déjà rendu en juillet 1983. C’est d’un œil amical, mais lucide, qu’il raconte ici ce qu’il a vu.

Les capitaines face au réel

Par Bernard Frégeat

Refuser l’état de survie, desserrer les pressions, libérer nos campagnes d’un immobilisme médiéval ou de régression, démocratiser notre société, ouvrir les esprits sur un univers de responsabilité collective pour oser inventer l’avenir.” Une déclaration parmi des centaines d’autres du nouveau président du Burkina-Faso[1] devant les instances internationales. Voyage en Chine, en Libye, en Corée du Nord, en Albanie, en URSS, en Algérie, au Nicaragua, à Cuba, à Madagascar, en République Sahraouie…Les jeunes dirigeants de ce pays ne semblent pas vouloir entrer dans le giron de quiconque : ils entendent seulement être résolument anti-impérialistes. Meeting à Harlem avec les organisations progressistes noires américaines lors de la dernière session de l’ONU, boycottage de la conférence franco-africaine de Bujumbura, considérant que ce type de réunion néo-colonialiste devait disparaitre, arrestation à Bamako et extradition à Ouagadougou pour le juger, de Diawara, ancien secrétaire général de la CEAO[2], ne pouvant justifier la disparition de 6,5 milliards de francs CFA. Voilà quelques exemples des dernières “sorties” spectaculaires du capitaine Sankara, trente-six ans, qui dirige aujourd’hui le pays.

CHANGEMENTS A OUAGA

Autant d’éléments qui ne peuvent qu’emporter l’adhésion, vus de l’étranger. Pourtant, la récente « clarification » et le maintien en détention de Arba Diallo et de Adama Touré, deux dirigeants de la LIPAD[3] et membres du PAI[4], respectueusement ancien ministre des Affaires étrangères ancien ministre de l’information – un autre Adama Touré, lui secrétaire général de la STOV (Syndicat des ouvriers et techniciens voltaïques), est emprisonné, sont des motifs d’inquiétude. Il était donc naturel d’aller sur place étudier l’évolution de la situation.

Comme à chaque arrivée, je subis un choc. La température d’abord, autour de vingt-cinq degrés : c’est la période la plus fraîche de l’année. Et puis, on est loin ici du luxe de nos aéroports européens. Ou encore ce mélange de nonchalance, de gentillesse et de fermeté chez les douaniers et policiers. Il est 21 heures, c’est la dernière arrivée. Une fois dehors, je dois véritablement écarquiller les yeux pour y voir clair. L’éclairage public est rare, inexistant hors des grands axes. Seules quelques bougies ou lampes à pétrole éclairent les petits commerces de la rue : « tabliers » qui proposent du café au lait avec du pain ; vendeurs de cigarettes, d’arachide, de fruits ou de viande grillée. De temps en temps, une épicerie ou un débit de boisson sont éclairés à l’électricité.

Avec un PNB de 180 dollars par habitant, le Burkina Faso est un des pays plus pauvres de la planète. En 1983, la dette s’élevait à 400 millions de dollars (37% du PNB), le taux de couverture n’était que de 16 %. Le service de la dette s’est multiplié par trois en quatre ans, pour atteindre 13 milliards de francs CFA en 1984, le quart du budget de l’État. L’économie du pays repose essentiellement sur l’agriculture (82% de la population active, 42 % du PNB), alors que mines et industries n’y participent que pour environ 15 %. Les transferts de salaires de quelque un million de travailleurs émigrés, surtout en Côte d’Ivoire, constituent une source essentielle de revenus (25 milliards de dollars par an). Le pays dépend donc largement de l’aide extérieure. Mais, selon l’hebdomadaire national, Carrefour africain, « quand bien-même le CNRS[5] revendique une économie nationale indépendante, il n’exclut pas systématiquement l’aide extérieure… L’aide doit aider à tuer l’aide “.

Dès le lendemain, j’entreprends une visite complète de Ouagadougou, la capitale. D’énormes panneaux quadrillent toute la ville : ” Parents, mobilisons-nous pour la santé de nos enfants”, ” Vaccination, santé, production”, ou encore ” un peuple libre est une peuple vacciné”. Officiellement, six millions de doses distribuées. De l’avis général, jamais une campagne de vaccination n’avait connu de tel succès. Les principales artères ont été refaites, d’autres nouvellement tracées. De nombreux feux de signalisation ont été installés. La circulation s’en trouve considérablement améliorée. C’était d’autant plus nécessaire qu’au milieu des multiples véhicules à deux roues et des quelques voitures circulent aujourd’hui de petits autobus oranges achetés à l’Inde. Ils traversent la ville de part en part, pour 75 ou 100 F CFA[6] aller et retour. De nouvelles canalisations ont été creusées pour permettre une meilleure évacuation de l’eau en saison des pluies.

Au centre-ville, le marché me semble plus propre qu’à mon dernier séjour. Le CDR[7] des commerçants, qui possède son local au milieu du marché, a organisé plusieurs journées révolutionnaires pour le nettoyer.

Tout à côté, les taxis attendent, dans un ordre impeccable, les clients devant le local de leur CDR. Tout le quartier autour du Conseil de l’entente est quadrillé par des militaires en armes. C’est là qu’habite et travaille le président.

Sur la route de Pô, vers le sud, de grands panneaux présentent les cités de l’an I et de l’an II, que des entreprises locales ont été appelées à construire. Les logements seront mis en location pour les fonctionnaires. Plus à l’ouest, un autre chantier vient de commencer. Il s’agit d’un grand théâtre populaire. Les CDR doivent se mobiliser, secteur après secteur, pour assurer la construction. À cet endroit s’étalait un des sept quartiers non lotis[8] de la capitale, où logeaient 60% de ses habitants. Ce problème n’avait jamais pu être résolu. Le pouvoir n’a pas tergiversé. Les gens ont eu deux jours pour partir. Puis les bulldozers sont venus. Les travaux pour la salubrité de ces quartiers ont rapidement été engagés et la redistribution des parcelles a pu commencer deux mois plus tard. Alors que je m’inquiétais d’une éventuelle indemnisation, on me répondit : ” Tous ces mossis [9](9) savaient qu’un jour à l’autre ils devraient partir. À chaque élection, on leur promettait de lotir leur quartier, de les indemniser, puis, les élections passées, plus rien”.

La ville est sous le coup de la discussion budgétaire, qui, après un mois, vient de se terminer par une immense assemblée populaire composée des délégués CDR de chaque province, des villes et des secteurs tertiaires, réunie une nuit durant à la Maison du peuple. Les syndicats y avaient été conviés, quelques-uns sont venus, mais aucun n’est intervenu.

Tout a été mis en œuvre pour sensibiliser la population, les débats ont été diffusés en direct par la radio. On m’en rapportera quelques anecdotes, comme ce chômeur qui s’étonna de voir des salaires proposer des réductions de salaires contre lesquelles ils se seraient immédiatement mis en grève dans le passé, ou encore le tollé général lorsque les militaires ont été contraints de déclarer leurs salaires.

LE BUDGET EN DISCUSSION

Il est difficile ici de ne pas être au courant du problème. Sur un budget total de 63 milliards de francs CFA, en hausse de 18% par rapport à l’année précédente, il reste 6 milliards à trouver. Une des propositions avancées consiste à diminuer les salaires, de un douzième ou un vingt-quatrième suivant les catégories. C’est celle qui alimente le plus les discussions. Un article de Carrefour africain explique que 50% du budget est consacré aux avantages et salaires des quelque 26.000 fonctionnaires (pour une population de près de …7 millions d’habitants), 25% au remboursement de la dette, et que toute augmentation de salaire était dans le passé financée par des emprunts extérieurs qu’il faut maintenant rembourser. Une telle proposition ne fait qu’augmenter le mécontentement perceptible dans la petite-bourgeoisie urbaine, déjà sensible après les ” dégagements »[10].

Cette opinion d’un jeune intellectuel résume assez bien le sentiment général dans ce milieu, tout de même sensible au travail déjà réalisé par le pouvoir : “même s’il faut reconnaître que l’on travaille plus et mieux, les dégagements sont assez impopulaires ; ils alimentent une véritable psychose de perdre son travail… Il n’est pas impossible que certains, hostiles au régime, poussent de l’intérieur à des mesures impopulaires… On entend dire que certains membres du CNR ont des opinions différentes lorsqu’ils s’expriment en privé.” Si le capitaine Sankara et ceux qui ont participé avec lui à la prise du pouvoir demeurent très populaires, on se méfie un peu de leur entourage. Officiellement, on affiche l’espoir de voir ces “dégagés” utiliser leurs connaissances au service du secteur rural en retournant dans leur village.

LUTTE POLITIQUE

Le pouvoir joue une partie serrée entre une armée largement épurée, découvrant la révolution, n’acceptant peut-être pas facilement de devoir, comme tout burkinabè, se retrousser les manches pour participer à la construction du pays et, d’autre part, les partis réactionnaires, qui n’entendent qu’une occasion pour faire leur réapparition. Plusieurs complots ont déjà été déjoués.

Aujourd’hui, en outre, la plus importante organisation politique de gauche, la LIPAD, est dans l’opposition, après avoir décidé de prendre ses distances dès mai 1984. Ses critiques portaient sur une trop grande personnalisation du pouvoir, une certaine improvisation à cause de trop de volontarisme, le manque de débats politiques à l’intérieur du CNR, dont on ne connait pas la composition exacte, la place trop grande faite aux militaires. Ses militants ont été à l’initiative d’une pétition dénonçant les insuffisances dans le fonctionnement des CDR.

Ils ont été chassés depuis, accusés de volonté hégémonique, de double langage, d’employer des méthodes putschistes – après une campagne qui n’avait rien de spontané et qui s’appuyait, entre autres, sur des tracts anonymes. La LIPAD n’a-t-elle pas, elle-même, un peu surestimé sa force ? Il reste qu’aujourd’hui, il n’est peut-être pas facile de se passer du soutien de cette organisation créée en 1973 par le PAI, ayant déjà vécu la clandestinité, et dont l’expérience des militants a été précieuse au début de la révolution, aussi bien dans les CDR que comme ministres. Les ministres qui sont présentés comme étant membres ne semblent pas avoir l’aval de l’organisation, mais un autre responsable important a été proposé à un poste de direction dans le Liptako Gourma[11]. Alors, les ponts sont-ils réellement coupés à jamais ?

Je rencontrais un jour, dans la rue, un adolescent ayant dû quitter le collège, faute de moyens, et qui gagnait ses repas en réparant les mobylettes. Mis en confiance, il m’avoua ses sympathies pour la LIPAD. Mais, en général, l’homme de la rue reste étranger à ces querelles politiques. Tout le monde se salue en s’appelant ” camarade” , ce qui augmente la convivialité générale. On aime à citer les mots d’ordre avec une pointe d’humour. On reconnaît le recul important de ” magouillage”[12] et si toutes les mesures prises n’ont pas de répercussions immédiates sur la vie quotidienne de cette population, on est sensible aux efforts du pouvoir en qui on semble avoir confiance. On suit de près les événements. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, après une discussion sur le prix de chaussures, l’affaire conclue, le vendeur me demande si les délégués du Congrès des jeunes agriculteurs avaient été élus ! Cette anecdote, inimaginable avant la révolution, révèle à sa manière combien l’idée de la démocratie a progressé dans le pays.

VERS BANFORA

Je me retrouve, dans le train qui descend en Côte d’ivoire, en compagnie de deux jeunes arborant des tee-shirts de la Société voltaïque révolutionnaire d’électricité, au dos desquels on peut lire : ” Notre objectif, vulgariser l’électricité“. Juste à côté de moi, un jeune homme provoque plusieurs fois le rire du voyageur en face de lui par sa maladresse et sa naïveté, propres aux villageois peu habitués aux usages des gens de la ville. Un moment, contraint de payer un supplément, il ouvre sa braguette, dont il sort une longue chaussette, qu’il déroule lentement pour y puiser billets de 1000FCFA tout froissés, probablement la totalité de l’argent qu’il a prévu pour le voyage. Il devra en céder deux au contrôleur. Il se rend à Abidjan retrouver un grand frère. Il compte sur lui pour l’aider à trouver du travail, jusqu’à la prochaine saison des récoltes, et ramener ainsi de l’argent et de la nourriture au village, touché par la sécheresse.

C’est par dignité que le gouvernement ne se répand pas en déclarations catastrophiques. Mais il y’ a des endroits où il n’a pas plu du tout, où le mil a séché sur pied. Des camps ont été ouverts dans le Nord, où arrivent aussi des réfugiés du Niger et du Mali. Les organismes internationaux ont été mis au courant des besoins globaux du Burkina Faso : 250.000 tonnes de mil, dont il peut payer la moitié. Surtout, il cherche des financements pour améliorer le réseau routier et affréter des camions. Les frais de transport se montent à 15 % du produit transporté. Les CDR chargés de la distribution se heurtent au délicat problème des inégalités ethniques dans le Nord : ainsi, les Bellas, « captifs » des Touaregs, ont tendance à leur redonner l’aide qu’on leur distribue.

es provinces du Burkina en 1985

Arrivé à Banfora, la région la plus riche du pays en raison d’une bonne pluviométrie, je dois me présenter au haut-commissaire. Jeune comme tous les responsables que j’ai rencontrés, c’est le nouveau représentant du pouvoir depuis la réforme administrative. Le pays est découpé en trente provinces, elles-mêmes découpées en départements. Répondant à une volonté de décentralisation, la réforme a, en même temps, écarté les chefs des responsabilités administratives qu’ils avaient acquises pendant la colonisation. Ainsi, pour organiser la vaccination, le recrutement scolaire ou l’établissement d’états-civils, le préfet s’adresse directement aux CDR. Nous parlerons aussi de la baisse de l’enthousiasme pour les travaux d’intérêt commun, qui avaient mobilisé la population après le 4 août 1983, des efforts pour que les groupements villageois prennent en charge la vente des récoltes à l’OFNACER[13] au détriment des commerçants. Ainsi, un agriculteur touche peut-être un peu moins d’argent, mais, outre le fait que cela évite la spéculation, une partie de la vente est versée directement dans une caisse commune du village.

CDR ET SYNDICATS

Un ouvrier a accepté de me conduire à la SOSUCO [14](14) dans sa voiture, en échange du prix de l’essence. Nous traversons d’immenses champs de cannes à sucre, pleins d’animation en cette période de récoltes. Cinq mille personnes travaillent en ce moment, dont deux mille sont employées en permanence. Il me fait visiter l’usine.

A propos de la révolution :« Nous, on est chaud chaud dedans, parce que si ça ne va pas on peut se faire entendre, on n’est pas déconsidéré comme avant. » Par contre, un autre ouvrier me confiera son mécontentement, à l’écart : « Quel est l’ouvrier qui peut accepter qu’on lui diminue son salaire ? On n’est pas content, mais on ne peut rien à cause des dégagements. »

Le directeur technique m’expose les raisons du déficit de l’entreprise : « La canne n’arrive plus à avoir suffisamment d’eau depuis trois ou quatre ans.” Mais quand je commence à lui poser des questions sur les nouveaux rapports avec les travailleurs depuis la révolution, il me renvoie prudemment au directeur du personnel. Celui-ci se montre plus ouvert. « Au début, beaucoup avaient mal compris le sens de la révolution populaire. Certains ont pensé qu’ils allaient se croiser les bras, alors que c’est le contraire. Les CDR ont organisé des meetings de sensibilisation. Maintenant, les réunions ne se tiennent plus pendant les heures de travail, on se donne davantage à l’ouvrage. » Les rapports CDR dans les entreprises paraissent une des questions politiques les plus délicates qui se posent au pouvoir. L’élection directe des délégués CDR par l’ensemble des travailleurs les ont tout de suite placés en concurrence avec les délégués syndicaux.

Le secrétaire général des CDR, Pierre Ouédraogo, déclarait juste après la création la création des CDR dans les services : « Aucun syndicat n’est prêt aux sacrifices que consentiraient volontiers les CDR, à moins que syndicats et CDR fusionnent, quand le premier n’est pas mangé par le second. »

C’était passer un peu vite sur la place spécifique des syndicats, qui ont joué un grand rôle dans l’histoire récente du pays. Certaines centrales syndicales, liées à des anciens partis politiques, ont attaqué le CNR. Le pouvoir n’a pas hésité à licencier près d’un millier d’instituteurs après une grève à connotation politique déclenchée par le SNEAHV, en mars 1984.

La CSV, la plus importante organisation syndicale, fut la seule à déclarer vouloir collaborer avec le nouveau régime, se plaignant cependant de ne pas être suffisamment consultée sur les sacrifices demandés aux travailleurs. Les critiques se sont faites plus vives. Son secrétaire général, Touré Soumane, qui est aussi dirigeant de la LIPAD, a d’ailleurs été particulièrement visé pendant la « clarification ».

Une récente réforme semble cependant reconnaître leur rôle. Les nouveaux conseils d’administration comprennent maintenant 25 % de représentants syndicaux et 25 % de délégués CDR.

Le premier délégué CDR rencontré me parle de l’enthousiasme qui a suivi le 4 août 1983, de la mobilisation populaire, mais aussi de sa méfiance envers les syndicats. Puis il se plaint, à mon étonnement, que les travailleurs n’aient pas été suffisamment consultés lorsque les cinq membres du bureau de coordination de l’usine, élus par les trente délégués CDR, sont partis à Ouaga faire des propositions pour assainir la situation de l’entreprise.

Je parlerai plus longuement avec un de ces cinq élus. Le rôle des CDR ? “Conscientiser la masse ouvrière, dans le domaine de la production. Avant, un employé ne travaillait que pour son salaire ; on doit lui faire comprendre que c’est pour la nation. Faire régner la justice entre l’employé et le patron. ” Mais il ajoutera :” Nous luttons contre le patronat, qui abuse trop les ouvriers.” Il reconnaît que les CDR ont parfois dépassé leur rôle “Mais nous intervenons quand le délégué syndical n’a pas réussi. Nous essayons surtout la négociation. Depuis le 4 août, les révoltes ouvrières ont beaucoup diminué. Avant, les délégués du personnel faisaient de temps en temps un meeting. Nous étions obligés d’accepter ce qu’ils nous proposaient. Mais ils cherchaient leur avantage personnel. D’ailleurs, ils changeaient de catégorie professionnelle pendant leur mandat.” J’appris tout de même que certains étaient devenus délégués CDR dans l’usine ou dans leur quartier.

Ce même élu me montrera fièrement une brochure sur le centralisme démocratique. Elle lui avait été donnée au cours d’une « veillée-débat », ces réunions de formation politique organisées dans tout le pays, les soirs de week-end. Lorsque nous parlâmes des propositions pour améliorer la gestion, je fus impressionné par la connaissance que cet ouvrier chaudronnier avait du dossier. Ferme sur ses positions, il était quand même très ouvert au débat. Un seul des syndicats avait accepté de participer à des réunions de préparation, mais sans faire de propositions. Lorsque je lui fais remarquer que, comme les propositions de diminution des salaires, elles s’attaquent aux acquis des travailleurs, il me répond tristement, résigné : « Mais qu’est-ce que c’est quand nos camarades meurent de faim dans le Sahel ! » Je n’arriverai pas à voir les délégués syndicaux, pourtant au courant de ma présence.

DANS LA PROVINCE DE SOUROU

Je décide ensuite d’aller dans la province du Sourou, où le gouvernement s’est lancé dans un projet en attente depuis dix ans. Arrivé naïvement à la gare routière de Ouaga le matin, je ne partirai qu’à 14 heures, le chauffeur ayant attendu d’avoir un nombre suffisant de passagers. Nous empruntons d’abord une route, dont la construction, confiée à une entreprise locale, vient de se terminer, puis une excellente piste, plus ancienne, celle-ci, construite par les Canadiens. J’engage la conversation avec l’intendant du collège de Tougan, le chef-lieu de la province. Il m’explique comment il a été entraîné par la dynamique révolutionnaire, pour se retrouver délégué CDR aujourd’hui. II se plaint aussi de la trop grande attention qu’on accorde au CDR des élèves qui perturbent parfois la vie de l’établissement. « Il faut aussi surveiller ce qu’on dit », insiste-t-il. On me parlera de lui comme d’un éventuel futur maire de la ville, l’actuel président du CDR, ancien membre du RDA[15], ne pouvant prétendre à ce poste.

Le secrétaire général de la mairie me racontera plus tard, en ville, que la fabrication des briques nécessaires à la construction d’un cinéma et d’une pharmacie populaire est terminée. Les CDR sont chargés de mobiliser la population pour participer à ces travaux, prévus dans le Programme populaire de développement.

L’objectif de cet ambitieux programme de 160 milliards, sur une durée d’à peine plus d’un an, est de préparer le pays à s’engager dans des programmes quinquennaux à partir de 1986. Cinquante pour cent du financement (à 82% extérieur) est consacré au secteur des infrastructures économiques, 25% au secteur rural, le reste se partageant entre les grands projets nationaux comme le barrage de Kompienga, le développement social et les industries et services (seulement 4,5 %).

Le barrage étant à une trentaine de kilomètres, il me faut négocier une voiture. Arrivée sur les lieux, nous sommes surpris de découvrir une telle quantité d’eau après ce paysage sec de la savane arborée : de grandes étendues se hautes herbes jaunes d’où dépassent quelques arbres. L’eau de la Volta a été détournée vers un de ses affluents, le Sourou, dont le débit était déjà contrôlé par un petit barrage. Ainsi cette grande quantité d’eau peut remonter la vallée du Sourou très fertile. A terme, le projet prévoit la production de 250.000 tonnes de céréales, 15% des besoins nationaux. Il reste encore des aménagements à réaliser pour exploiter l’eau ainsi maîtrisée, qui demande encore des investissements. Mais, déjà, une réunion a eu lieu avec des agriculteurs intéressés. Nous rencontrons des hommes des villages alentour qui, mobilisés par les CDR dont ils se réclament tous, sont venus arroser les arbres sur les rives du canal qu’il faut consolider. Ici, le soutien au CNR semble aller de soi. À quelque vingt kilomètres de là, en remontant la vallée, nous découvrons à Diédougou, un des villages où sont produits les haricots verts que les Français trouvent sur leurs marchés, un spectacle presque fabuleux ici : plusieurs centaines d’hectares de petits jardins très verts, cultivés chacun par une famille. Les agriculteurs sont ainsi occupés en dehors de la période de récolte du mil, qui ne dure que trois mois.

Je suis à Ouaga, lorsque le président s’adresse à la nation pour le nouvel an. La voix est cassée, il semble fatigué. C’est une mise en garde contre les ennemis intérieurs et un appel à la tolérance. Il annonce le rétablissement du treizième mois et, après un long silence, la gratuité des loyers pour 1985. Cette mesure, tout en attaquant aux spéculateurs, concerne surtout les salariés : une manière de compenser la baisse de salaire qui sera confirmée un peu plus tard. Mais, en fait, elle ne touche qu’une petite partie de la population, car peu de gens paient un loyer.

Peu avant mon départ s’ouvre une nouvelle session des tribunaux populaires révolutionnaires. Composés d’un magistrat qui préside, d’un militaire et de cinq membres des CDR, ils sont chargés de “juger les crimes et délits politiques contre la sûreté intérieure et extérieure de l’État, ainsi que les détournements de fonds publics.” En octobre 1984, un premier bilan faisait état de 126 personnes jugées, 94 condamnations à des peines d’emprisonnement ; 2,8 milliards de francs CFA, sur les 7 milliards du total des peines financières avaient été récupérés.

TRIBUNAUX POPULAIRES RÉVOLUTIONNAIRES

C’est à la maison du peuple que se tiennent les assises des TPR. On pénètre à l’intérieur après une légère fouille. Cette immense salle de 2.500 places se remplit petit à petit : elle sera bondée vers 11 heures. Des militaires en armes sont dispersés dans la salle. Au centre, éclairés par les projecteurs de la télévision, dos au public, disposés en arc de cercle, les accusés, membres du conseil d’administration de la Caisse nationale de la Sécurité sociale. En face, le tribunal, séparé par des barrières, derrière une table nappée de rouge. De chaque côté des huissiers, habillés en noir, vont faire passer de part et d’autre de la barrière les documents nécessaires à l’instruction. L’accusation porte sur les indemnités injustes perçues, en passant par des pots-de-vin, jusqu’au détournement de quelque 247 millions initialement prévus pour la construction d’un hôtel qui ne verra jamais le jour. On entend tous les débats sonorisés, les accusés doivent se défendre seuls. Ils ont tout le loisir de s’expliquer.

Ainsi, un entrepreneur accusé d’avoir donné des cadeaux de près de 30 millions va déclarer que ses aveux ont été obtenus sous la contrainte. On convoque alors les personnes citées au moyen de la radio, qui diffuse le procès en direct. Appelé à témoigner, Soumane Touré rejettera les accusations, profitant de la tribune qui lui était offerte pour déclarer être intervenu afin que soit respectés les droits des citoyens, mais surtout pour réaffirmer le rôle des syndicats qui siégeaient au conseil d’administration. Seul le magistrat pose des questions. Un CDR interviendra pour commenter, accusant l’entrepreneur d’être un prête-nom. Car ces procès ont aussi pour objectif d’éduquer la population, de démonter tous les mécanismes qui ont permis tant de détournement dans le passé. La salle est calme, attentive. Le public, composé en grande majorité d’adolescents et de chômeurs, même s’il ne s’attache pas à tous les détails juridiques, saisit parfaitement de quoi il s’agit. Un homme à côté de moi, exprimera son dégoût devant ” ces gens qui volaient l’argent du peuple”, se demandant après l’énumération des cadeaux” s’ils n’avaient pas une machine à fabriquer de l’argent …”

UNE BOUFFÉE D’ESPOIR

Il me faudrait encore parler des efforts pour aller vers la libération de la femme, des diminutions des frais de scolarité, de l’augmentation des prix payés aux producteurs, etc. Je viens de passer quelque temps dans un pays en profonde mutation, une révolution avec ses contradictions, ses avancées, ses erreurs, ses querelles politiques. On ne peut que souhaiter, à ce sujet, que cesse la confrontation avec la LIPAD. Ce qui est acquis, me semble-t-il, c’est en tout cas que le Burkina Faso a déjà, en peu de temps, considérablement évolué, aussi bien par les réalisations économiques que par l’apparition des anciens laissés-pour-compte dans la vie politique.

Une bouffée d’espoir dans une Afrique en proie au désespoir.

Bernard Frégeat

[1] Ex Haute-Volta

[2] Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest

[3] Ligue patriotique pour le développement

[4] Parti africain de l’indépendance (considéré comme un parti communiste)

[5] Conseil national de la révolution

[6] 1 franc CFA= 2 centimes

[7] Comité de défense de la révolution

[8] Les quartiers non lotis sont les endroits où les populations se sont installées de façon anarchique. Aucuns travaux n’ayant été faits pour les accueillir, ces quartiers sont le plus souvent insalubres

[9] Ethnie largement dominante qui disposait de la terre puisque Ouagadougou se trouve sur son territoire

[10] Licenciements de certains fonctionnaires pour corruption, incompetence ou opposition politique,

[11] Organisme chargé du développement entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso

[12] Du nom d’un lézard, le margouillat

[13] Office national des céréales

[14] Société sucrière de la Comoé

[15] Rassemblement démocratique africain

 

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Nous continuons la publication des articles de Mohamed Maïga, journaliste d’Afrique Asie, proche de Thomas Sankara parus de décembre 1982 à décembre 1983, la période de préparation de la Révolution et les premiers mois de la Présidence de Thomas Sankara. Nous les mettrons en ligne petit à petit dans l’ordre chronologique où ils ont été publiés.

Cet article intitulé Les vieux mythes volent en éclat est paru le 4 septembre 1983. Mohamed Maïga y analyse les premières mesures prises par le gouvernement révolution arrivé au pouvoir le 4 août 1983. Pour situer ces évènements dans l’histoire de la Haute Volta qui deviendra le Burkina, vous pouvez consulter la chronologie à https://www.thomassankara.net/chronologie/. Cet article a été retranscrit par Mahamadi Ouedraogo et Bruno Jaffré, membre de l’équipe du site. Vous trouverez l’ensemble des articles de Mohamed Maïga à https://www.thomassankara.net/?s=Mohamed+Ma%C3%AFga

La rédaction


De notre envoyé spécial MOHAMED MAIGA

C’est dans un enthousiasme délirant que les masses populaires voltaïques ont salué le retour de Thomas Sankara au pouvoir. Les difficultés, les défis restent cependant considérables et seul un regroupement de la gauche pourrait empêcher la réaction de redresser la tête.

Brazzaville, Congo, 5 août 1983.

Fraîche, l’aube naissante apporte une nouvelle qui aura l’écho d’un coup de tonnerre : là-bas, en Haute-Volta, à quelque 3 000 km, le capitaine Thomas Sankara a repris le pouvoir. Dès le petit matin de ce vendredi, des petits groupes se forment dans les rues de la capitale congolaise, à l’écoute des nouvelles qui proviennent de Ouagadougou. Dans la matinée, plus aucun doute n’est permis : « le capitaine » est bel et bien de retour. C’est le délire. On s’embrasse ; on saute à pieds joints. Des badauds esquissent gigues et entrechats.

Cependant, quelques doutes subsistent. Les radios occidentales font état de coups de feu par-ci, de confusion par-là, espérant secrètement l’échec du coup d’État. Les télex? Ils restent désespérément muets. Comme les communications téléphoniques avec l’étranger. Pour les vingt ans de sa révolution, la République populaire du Congo renouvelle l’ensemble de ses télécommunications.

Un air de fête

Ouagadougou, Haute-Volta, 19 août.

Ici, plus qu’un grondement de tonnerre, l’événement du 4 août a été vécu comme un tremblement de terre. Pensez donc! Un tel retournement de situation! A un moment où tout semblait compromis, perdu pour la gauche et les forces démocratiques voltaïques, parce que la Sainte-Alliance réactionnaire ne lésinait sur aucun moyen pour assurer la victoire totale et définitive de la droite nationale. L’impression de bouleversement nous accueille dès notre arrivée à l’aéroport international de Ouagadougou, avec l’enchevêtrement de mitraillettes Kalachnikov à l’épaule des militaires et des poings levés des militants à la révolution naissante. Au climat de « vigilance » de l’aéroport s’ajoute un autre, dans les rues, celui de la mobilisation et de la détermination. Si la droite adopte un profil bas, la jeunesse et les travailleurs soufflent un air de libération et de fête, voire de kermesse populaire. Les uns et les autres s’empressent cependant d’ajouter : « Nous devons nous mettre au travail au plus vite. La révolution, ce n’est pas la fête ».

Une page de l’histoire voltaïque semble donc avoir été définitivement tournée le 4 août 1983, après une dizaine d’années de soubresauts, de flux et de reflux, au grand dam, du reste, de tous ceux qui, à l’intérieur et hors des frontières nationales, ont activement milité sinon pour le Statu quo, du moins pour l’immobilisme. Le premier acte d’un chapitre nouveau est entamé.

Sa première caractéristique : l’irrésistible ascension de la gauche et des forces progressistes voltaïques, concrétisée par l’arrivée au pouvoir, le 7 novembre 1982, du Conseil de salut du peuple (CSP.) première version. Sous la poussée des travailleurs urbains, avec l’appui de ceux des campagnes, grâce à l’action des militaires nationalistes, des forces, hier condamnées au silence, voire à la clandestinité, accèdent aujourd’hui aux commandes des affaires de l’État.

C’est un progrès immense dans un pays dont on voulait faire un modèle de néo-colonie « modérée ». Parmi ces forces ascendantes : la Ligue patriotique pour le développement (Lipad), la bête noire de la réaction locale. Elle a été pourfendue par tous les régimes — de droite— qui se sont succédé à la tête de l’État depuis sa création en 1973. Lorsque, le 17 mai 1983, Thomas Sankara a été limogé et arrêté, le chef de l’État, Jean-Baptiste Ouédraogo, s’en est pris en termes particulièrement hostiles à la Lipad, qu’il qualifiait de « groupuscule minoritaire ayant voulu s’emparer du pouvoir en manipulant le capitaine Sankara ». Le 28 juin 1983, l’ancien président revenait à la charge lors d’une conférence de presse essentiellement consacrée à la gauche voltaïque, et qui réhabilitait les forces du passé.

Signe des temps : Les voltaïques trouvent normal et bénéfique qu’aujourd’hui, des militants de la Ligue participent au gouvernement, dont la composition a été rendue publique le 24 août

1983. Ils sont cinq dans un cabinet qui compte vingt personnes. Parmi eux : l’unique polytechnicien du pays, Philippe Ouédraogo, un ingénieur des mines à qui échoit le super-ministère de l’équipement et des Communications ; le professeur Adama Touré, ministre l’information ; un progressiste, proche de la Lipad, prend en charge la délicate diplomatie voltaïque : Arba Diallo, brillant cadre des Nations unies des cercles diplomatiques africain.

L’émergence de la Ligue était en fait inscrite dans les faits. Depuis sa création, voici dix ans, son audience n’a cessé de croître pendant qu’elle s’implantait dans tous les milieux socioprofessionnels du pays — ce qui par ailleurs a fait d’elle la cible privilégiée de la droite. Jetant un regard critique l’évolution de son pays, Philippe Ouedraogo, détendu, le front plutôt haut sur des traits réguliers, nous déclarait le 26 août : « Nul n’est indispensable, certes, mais il est évident que plus rien de durable ne peut être entreprit dans ce pays sans la gauche, en particulier la Lipad ». Outre le fait qu’elle est de loin le plus important creuset de l’intelligentsia et des technocrates progressistes, la Ligue patriotique, plus dynamique que jamais, demeure aujourd’hui la mieux structurée des organisations politiques voltaïques. Cette réalité est d’autant plus importante que la relève est urgente, mais aussi plus que jamais nécessaire. D’où l’importance des propos que nous a tenus le président (et un fondateurs) de la Lipad, Hamidou Coulibali : « La gauche doit faire preuve de sa capacité à diriger la Haute-Volta, un pays très difficile et complexe. »

Deuxième trait dominant, du nouveau chapitre de la Haute-Volta du 4 août : la mobilisation de toutes les forces derrière la capitaine Thomas Sankara et le Conseil national de la Révolution (CNR). D’ores et déjà, la gauche travaille à son unification, afin d’être le noyau de ce vaste mouvement populaire que porte le C. N. R. Plusieurs rencontres ont eu lieu dans ce sens entre les leaders qui, hier, étaient rivaux plus qu’alliés. Ce regroupement de la gauche est d’autant plus indispensable et urgent que l’abattement actuel de la droite ne doit pas faire illusion. Elle relèvera la tête aussitôt le choc de sa « défaite psychologique » passé. Et même battue, elle reste relativement puissante, ce que les Voltaïques reconnaissent volontiers.

Le nouvel État a fort bien compris la nécessité d’une relève efficace. Aux tentatives de regroupement des forces progressistes au sein d’un front répond, comme un écho, la nature du premier gouvernement de Sankara président. Si la gauche y fait une entrée remarquée et sans surprise, il n’en demeure pas moins un cabinet de regroupement et d’union, qui n’a jeté l’anathème et l’ostracisme sur aucune force politique. Toutes les tendances importantes y trouvent un ou deux représentants. Du vieux R.D.A. (Rassemblement démocratique africain au P.A.I. (Parti africain de l’indépendance), en passant par l’U.L.C. (Union des Luttes Communistes). Bref, un gouvernement qui au lendemain de sa composition, d’évidence jouit d’un très net préjugé favorable et dont le sérieux et les compétences techniques des membres sont reconnus jusque dans des milieux ouvertement hostiles au moindre changement social. Dont un gouvernement d’union et de combat, qui s’est attaqué à ses tâches dès le lendemain de sa formation.

Troisième caractéristique, complémentaire des deux précédentes : la mise en place de structures nouvelles, préfigurant le changement et le pouvoir de demain. II s’agit des Comités de défense de la révolution (C.D.R.), appelés à se constituer dès la prise du pouvoir par le C.N.R. Leur rôle : défendre, bien sûr, la révolution. Par les armes si nécessaire. Mais aussi se consacrer, dans les villes et les campagnes, aux tâches d’animation et de développement, sur les plans économique, social, culturel et politique. Autant dire que, cellules de base du nouveau pouvoir, les C.D.R. sont appelés à en être la charpente. La droite a également mesuré l’importance des C.D.R. Après en avoir dénoncé la création sous prétexte qu’ils ouvraient la voie à des exactions, elle les prend d’assaut après s’être subitement découvert des… vertus révolutionnaires.

Ainsi, des chefs féodaux et des conservateurs notoires poussent certaines de leurs ouailles se présenter aux élections qui, au niveau du quartier (pour les villes) et des villages, sont sanctionnées par la désignation des « délégués ».

Certes, la grande majorité de ces révolutionnaires de la dernière heure mordent – c ’est normal – la poussière. Mais l’amplification de ce mouvement de récupération ne manque pas d’inquiéter et d’intriguer certains militants de la gauche, qui font état de la trop grande tolérance du nouveau régime. Toujours est-il que les critères d’appartenance aux C.D.R. seront très prochainement définis, tout comme leur philosophie. Du reste, comme l’a souligné, le 26 août dernier, le chef de l’État, président du C.N.R., les bureaux actuels des C.D.R. sont provisoires, et la clarification sera faite au vu de l’efficacité avec laquelle les uns et les autres se seront acquittés de leurs responsabilités.

Outre cette tactique de « récupération du changement », comme disent les Ouagalais, la droite laisse, en 1983, un lourd passif socio-économique, après vingt-trois ans de règne et d’immobilisme politique. L’héritage est particulièrement lourd sur le plan social. La féodalité du pays mossi reste influente, notamment en milieu rural, perpétuant, en Haute Volta plus qu’ailleurs, des structures et des rapports sociaux des plus anachroniques et finalement réfractaires au développement, à l’épanouissement et l’émancipation du peuple voltaïque. Les « moro naba » (rois traditionnels) tout-puissants disposent encore des moyens de production ruraux. La tradition leur donne le droit d’octroyer ou de retirer à tout moment et à qui bon leur semble les champs et les lopins de terre. Le Voltaïque des campagnes ne peut s’adresser à eux qu’en se jetant par terre et en se couvrant de poussière, signe de soumission et d’humilité totales.

Sur le plan économique, au vu du bilan laissé, le mythe d’une « Haute-Volta jusque-là bien gérée » vole en éclats. En 1981, la dette publique était de quatre-vingt-quatre milliards de francs C.F.A, pour un produit intérieur brut (P.I.B.) de cent vingt dollars (de 1981) par habitant. Depuis, cette dette s’est sensiblement alourdie. De même, en 1983, le déficit budgétaire sera de 15 milliards alors qu’il était de 3,604 milliards en 1982. Pire, en 1982, si le pays a exporté pour 20 milliards, ses importations ont été de 91.4 milliards, soit un déficit de 71,4 milliards.

Certes, nul ne s’attend un « miracle » de la part des nouvelles autorités. D’autant que la droite, toutes forces confondues, ne leur facilitera pas la gestion économique nationale. L’ambition du régime du 4 août est de mobiliser le peuple voltaïque pour vaincre cette situation, qui se traduit par un analphabétisme touchant 95 % des sept millions de Voltaïques (le taux le plus élevé en Afrique occidentale), 5600 lits d’hôpital pour tout le pays (à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso essentiellement) et une espérance de vie de trente-neuf ans. Une situation dont la droite, un quart de siècle durant, s’est bien accommodée parce qu’elle lui profitait. Mais aussi un défi que les forces progressistes doivent révéler, tant il conditionne le succès du changement en cours. Leurs atouts : la disponibilité du peuple voltaïque, son aspiration à un sort meilleur et la conscience que, faute de capitaux de plus en plus difficiles à trouver, la solution au sous-développement actuel ne peut être trouvée que dans les cerveaux et les muscles des enfants de la Haute-Volta.

Mohamed Maïga

Source : Afrique Asie N°304 du 12 septembre 1983

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La rentrée d’un peuple. Mohamed Maïga 29 août 1983. https://www.thomassankara.net/rentree-dun-peuple/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=rentree-dun-peuple https://www.thomassankara.net/rentree-dun-peuple/#respond Wed, 13 Aug 2025 11:17:30 +0000 https://www.thomassankara.net/?p=248895 Nous continuons la publication des articles de Mohamed Maïga, journaliste d’Afrique Asie, proche de Thomas Sankara qui a publié de nombreux articles de décembre 1982 à décembre 1983, la période de préparation de la Révolution et les premiers mois de la Présidence de Thomas Sankara. L’article ci-dessous reprend l’essentiel d’une conférence de Thomas Sankara le […]

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Nous continuons la publication des articles de Mohamed Maïga, journaliste d’Afrique Asie, proche de Thomas Sankara qui a publié de nombreux articles de décembre 1982 à décembre 1983, la période de préparation de la Révolution et les premiers mois de la Présidence de Thomas Sankara. L’article ci-dessous reprend l’essentiel d’une conférence de Thomas Sankara le 21 août 1983. Cet article a été retranscrit par Gérard Kaboré, membre de l’équipe du site. Vous trouverez l’ensemble des articles de Mohamed Maïga à https://www.thomassankara.net/?s=Mohamed+Ma%C3%AFga

La rédaction du site.


La rentrée d’un peuple

De notre envoyé spécial MOHAMED MAIGA

Plus qu’à une conférence de presse, c’est une véritable rentrée politique du capitaine Thomas Sankara et du Conseil national de la Révolution (C.N.R.) que la soixantaine de représentants de la presse voltaïque et étrangère a assisté, le 21 août 1983, au palais de la présidence de Ouagadougou. Rentrée politique de l’un et de l’autre parce que, outre le chef de l’État, quelques-unes des figures importantes du mouvement du 4 août étaient présents : les capitaines Blaise Compaoré, Henri Zongo, les commandants Jean-Baptiste Lingani, Salam Kaboré, le lieutenant Pierre Ouédraogo et bien d’autres. Rentrée politique parce que c’est la première rencontre d’un “capitaine” avec la presse et, à travers elle, avec son peuple et le reste du monde depuis sa seconde prise du pouvoir, aux premières heures de la nuit du 4 août 1983.

Annoncée près de deux semaines à l’avance, la prestation de Thomas Sankara était attendue avec intérêt par son peuple et hors des frontières voltaïques. « Les voltaïques l’attendaient comme une grande fête, comme ils attendent généralement la célébration de la fête de l’indépendance », nous ont confié en substance les citoyens rencontrés au hasard des randonnées dans les rues de la capitale.

À l’étranger, notamment dans la sous-région ouest-africaine, l’intérêt et l’attention n’étaient pas moindres à en croire nos confrères maliens, nigériens et algériens qui ont fait le déplacement de Ouagadougou, tant il est vrai que dirigeants, classes politiques et peuples attendaient de découvrir le second Sankara, celui qui, le 4 août, aidé, soutenu et porté par des camarades de lutte civils et militaires, a connu la fin de sa traversée du désert.

Les participants à la conférence de presse du 21 août n’auront pas été déçus, car, tant par la forme que dans le fond, elle fera date dans l’histoire du C.N.R. et de la révolution voltaïque naissante. Thomas Sankara a répondu, deux heures durant, tantôt avec humour tantôt avec gravité, mais toujours avec clarté et brio, aux multiples questions allant des soucis quotidiens aux grands débats idéologiques, en passant par les relations interafricaines et internationales.

Ainsi, bien avant le discours à venir sur l’orientation politique et idéologique auquel la presse sera convié, le capitaine Sankara a tenu à définir le pouvoir de la Haute-Volta nouvelle : en rupture avec un passé caractérisé par la perpétuation des structures sociales génératrices d’obscurantisme, de misère et d’injustice, privilégiant l’immobilisme à tous les niveaux et, au bout du compte, suppôt de l’oppression et de l’impérialisme. La Haute-Volta est donc véritablement engagée dans une voie révolutionnaire.

Conclusion qu’en tire le chef de l’État : « Il n’y a pas d’échéance pour le régime naissant, contrairement au C.S.P. qui s’était donné deux ans pour éveiller le peuple voltaïque avant de quitter la scène politique. »

Autre conclusion découlant de la précédente, les anciens partis politiques devront comprendre qu’une ère est révolue sur les bords de la Volta. Ils devront donc choisir de se mettre au service du changement en cours ou s’éclipser, ou prendre le risque de la confrontation avec les couches populaires sûres de leur force.

Une ère révolue

Troisième conclusion : le C.N.R. n’est pas un régime de militaires, mais celui de l’ensemble des forces révolutionnaires, tant il est vrai que, pour Thomas Sankara : « Il n’y a pas les révolutionnaires de casernes et ceux du dehors. Les révolutionnaires sont partout et doivent être là où leur devoir les appelle ». Le C.N.R. ? « Il a sorti le pouvoir des casernes […], il est à la continuation et le dépassement du C.S.P. d’avant le 17 mai 1983. »

S’agissant de la sous-région, Thomas Sankara a réaffirmé sa volonté de coopération et de rapports sains avec tous les États voisins. Par la même occasion, il a particulièrement insisté sur les liens entre son pays et le Mali. « Je ne connais pas l’existence d’un problème ou d’un conflit entre les peuples voltaïque et malien », a-t-il souligné avant de déclarer que la Haute-Volta nouvelle ne cultivera pas l’amalgame et la confusion entre les différends frontaliers et l’entrée du Mali dans l’U.M.O.A. (Union monétaire ouest-africaine).

La Libye ? Ce pays « est un État africain comme les autres et doit, par conséquent, bénéficier de notre part de la même considération que les autres États africains ». Et Thomas Sankara d’ajouter : « Combien d’efforts politiques, financiers et journalistiques sont déployés ailleurs pour créer phantasmes et des épouvantails libyens alors que l’on oublie ce que fait l’Afrique du Sud […] Avant, c’était le péril rouge, puis l’on a découvert le péril jaune. Demain, ils trouveront autre chose. » Pour Thomas Sankara, il existe de nos jours, trois attitudes à l’égard de la Libye : D’abord, « ceux à qui l’on a interdit implicitement ou explicitement de traiter avec le colonel Kadhafi et qui obéissent. Ceux-là sont de véritables pions, des fantoches ! ». Ensuite, « ceux qui traitent souterrainement avez Kadhafi, mais n’osent le dire à leur peuple. Ceux-là sont à la merci du colonel Kadhafi, car le jour où il ne sera pas satisfait de ces marchés souterrains, il pourrait en révéler l’existence à l’opinion publique mondiale ». Enfin, « ceux qui traitent ouvertement avec le dirigeant libyen et le disent à leurs peuples. Nous sommes de ceux-là. Et, du coup, nous sommes en droit de dire au client colonel Kadhafi ce que nous pensons de lui et de sa politique ».

Bien évidemment, les relations franco-voltaïques n’ont pas été ignorées. Ainsi, si d’évidence une certaine réserve caractérise encore les liens entre Ouaga et Paris, à la suite des évènements précédents, on souhaite que la page soit tournée. Le capitaine Sankara a cependant confié que le C.N.R. ne reprendra pas à son compte les négociations engagées entre Ouaga et Paris par le régime issu du coup de force du 17 mai dernier. « Les accords, a-t-il souligné, seront revus en fonction des objectifs de la politique et de l’idéologie du C.N.R.» et les relations franco-voltaïques devront être conformes aux intérêts des deux régimes. Thomas Sankara a en outre souhaité qu’avec la France ou tout autre pays, la coopération bilatérale « sorte du cadre froid des relations entre gouvernants » pour s’étendre aux peuples concernés.

De l’avis unanime, les journalistes ont eu devant eux, le 21 août, non seulement un grand séducteur qui a compris l’importance du rôle des médias, mais surtout un dirigeant aux idées claires qui sait ce qu’il veut pour son peuple, un peuple qui, dans la rue et sur les chantiers, lui rend bien cette confiance et cet attachement qui ont victorieusement résisté à la gifle qui leur a été portée le 17 mai 1983.

Mohamed Maïga


Le régime de Sankara toujours visé

La victoire des forces démocratiques en Haute-Volta, qui a porté au pouvoir Thomas Sankara et ses camarades, n’a pas empêché certains régimes « modérés » africains de se consulter « activement » en vue de rechercher les moyens susceptibles de déstabiliser le gouvernement populaire qui s’est instauré à Ouagadougou. Certes, ces régimes ont perdu d’importants atouts après la mort de leurs principaux alliés sur place, notamment le colonel Somé Yorian et le commandant Guébré Fidèle.

Mais il n’est reste qu’ils placent leurs espoirs sur un certain nombre d’officiers, de hauts fonctionnaires d’État et de diplomates de haut rang qui maintiennent des rapports suivis et étroits avec des gouvernements et des services secrets étrangers : « S’il n’y avait pas eu l’affaire du Tchad, commente un diplomate d’un pays voisin de la Haute-Volta, nous aurions réussi à déclencher une campagne internationale contre Thomas Sankara similaire à celle qui est actuellement menée contre Goukouni. Mais pour le moment nos amis [néo-coloniaux, bien sûr] en France sont trop occupés au Tchad pour s’intéresser à la Haute-Volta…Il faudra attendre… »

Mohamed Maïga

Source : Afrique Asie N°303 du 29 août 1983

 

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Nous continuons la publication des articles de Mohamed Maïga, alors journaliste d’Afrique Asie, proche de Thomas Sankara. Il a publié de nombreux articles de décembre 1982 à décembre 1983, la période de préparation de la Révolution et les premiers mois de la Présidence de Thomas Sankara. L’article que nous publions ci-dessous a été écrit quelques jours après le 4 août 1983, la prise du pouvoir par Thomas Sankara et ses camarades, qui marque le déclenchement de la Révolution. On note que Mohamed Maïga évoque la mort de Somé Yorian suite à son suicide. On sait depuis longtemps qu’il a été tué par des militaires du camp de Thomas Sankara et de Blaise Compaoré

Cet article a été retranscrit par Achille Zango, membre de l’équipe du site. Vous trouverez l’ensemble des articles de Mohamed Maïga à https://www.thomassankara.net/?s=Mohamed+Ma%C3%AFga.

La rédaction


L’amertume de la Saint Alliance réactionnaire

 

Par Mohamed Maïga

Ce n’est pas à un spectaculaire renversement de situation qu’ont procédé en Haute-Volta, dans la nuit du 4 au 5 août, le capitaine Thomas Sankara et ses partisans. Cela ne constitue en effet une surprise que pour ceux qui s’acharnaient à prendre leurs désirs pour des réalités. Ce cinquième coup d’État de la Haute-Volta indépendante – qui fêtait précisément ses vingt-trois ans le 5 août – est avant tout un juste retour des choses. Et un échec cuisant pour la réaction nationale, régionale et les intérêts néocoloniaux français.

Juste retour des choses parce que te régime issu du coup de « Cube Maggi », le 17 mai dernier, flottait dans l’irréel et revêtait, jour après jour, des allures de mauvais gag de film de série B. Inconsistant, il l’était aussi bien par rapport à l’armée qu’à l’égard des aspirations populaires. L’ancien président Jean-Baptiste Ouédraogo, le colonel Somé Yorian, alias « Cube Maggi » et leur homme de main, le capitaine Jean-Claude Kamboulé, se retrouvaient totalement isolés au sein des forces armées nationales – leur tentative maladroite de liquider l’ex-Conseil de salut du peuple (C.S.P.) et leur acharnement à trahir les aspirations du mouvement progressiste militaire étaient totalement rejetés par l’écrasante majorité du C.S.P. Tant et si bien que l’imagination fertile de certains allait jusqu’à leur faire voire le putsch du 17 mai comme une ruse de l’aile gauche du C.S.P. animée par Thomas Sankara : se laisser évincer pour mieux reprendre le pouvoir et opérer une clarification définitive, en en écartant les éléments de la droite conservatrice !

Mais de tout cela, les lecteurs d’« Afrique-Asie » ont pu, depuis le 17 mai, prendre une juste mesure. Ils savent que dès le lendemain même de ce coup, le pouvoir commençait à échapper à « Cube Maggi » et à ses complices. D’ailleurs, seuls les esprits chagrins pouvaient nier que la réalité du pouvoir fût entre les mains de Thomas Sankara et du capitaine Blaise Compaoré commandant de la garnison de Po[1].

Premier acte de la déconfiture de ce pouvoir irréel : le suicide, en juin, du commandant de gendarmerie qui avait procédé à l’arrestation de Thomas Sankara, le malheureux ayant été pris de remords et exprimant, dans une lettre laissée à sa famille, ses regrets d’avoir été manipulé et entraîné dans une opération contraire à ses convictions.

Deuxième acte : le refus persistant de toutes les unités de l’armée voltaïque de recevoir les soldats ou officiers périodiquement arrêtés par « Cube Maggi » signe manifeste de la défiance des garnisons voltaïques à l’égard du régime du 17 mai. Une défiance particulièrement remarquée le 13 juin, lorsque la troupe refusa de répondre à l’appel aux armes lancé par « Cube Maggi », annonçant une fausse attaque des commandos de Po sur la capitale.

Troisième acte : selon certaines sources, une tentative de suicide du colonel Somé Yorian, qui, se sentant de plus en plus isolé, voyant, le pouvoir lui échapper et prenant conscience d’avoir joué à l’apprenti sorcier, aurait ainsi voulu faire une « sortie honorable ». Si cette tentative de suicide, dont la réalité n’a pas été confirmée, n’a en tout cas pas mis fin aux jours du colonel, la nuit du 4 août semble bien, elle, avoir définitivement mis fin à la longue carrière de ce sous-officier de « la coloniale », qui doit son surnom de « Cube Maggi » au fait d’avoir mariné dans toutes les sauces gouvernementales de la Haute-Volta indépendante.

Le retour du « capitaine » constitue un échec surtout pour la droite nationale qui pensait avoir trouvé en Jean-Baptiste Ouédraogo le paravent idéal. Le médecin commandant ne tenait-il pas un langage vaguement réformiste et « réaliste », tout en restant totalement fidèle à l’ancienne classe politique (qu’il réhabilitait hâtivement) et à la hiérarchie catholique, l’une des plus retardataires d’Afrique ?

Pour la réaction voltaïque, l’échec est aussi daté : 22 mai 1983. Sa « marche de soutien » au nouveau (et désormais ancien) régime fut un fiasco retentissant soixante-dix manifestants seulement, dont quelques ministres alors que les contre-manifestants, rudoyés par la gendarmerie, étaient estimés, eux, à plusieurs milliers de personnes. Un échec similaire, sinon plus humiliant, était enregistré à la mi-juin quand une autre « marche de soutien », celle de l’ancien président Maurice Yaméogo, dut être annulée à la seule évocation de la mobilisation des forces progressistes. Le 22 juin, enfin, le tandem Ouédraogo-Yorian buvait la coupe jusqu’à la lie : leur propre manifestation réunissait moins d’une centaine d’individus.

Isolés dans l’armée, les deux hommes ont pris alors l’exacte mesure de leur impopularité. Quant à la droite qui les sponsorisait, elle a, depuis le 5 août, adopté le « profil bas », tandis que le peuple voltaïque organisait des manifestations d’allégresse et célébrait l’avènement d’une « ère nouvelle ».

Avec la droite voltaïque, c’est l’ensemble de la réaction régionale qui doit être gagnée par l’amertume. Elle n’a pas lésiné sur les moyens politiques et financiers pour déstabiliser le régime du C.S.P., éliminer son aile militante et mettre fin au processus de changement social. Des hommes d’affaires de tout acabit, des dirigeants politiques d’États voisins de la Haute-Volta ont bel et bien trempé dans l’opération du 17 mai 1983. Obnubilés par « la subversion internationale », s’autoterrorisant en évoquant l’ombre du colonel Kadhafi, ils ont même voulu entraîner la France dans un véritable traquenard : intervenir énergiquement pour soutenir la réaction locale contre les pseudos « agents de la Libye » dont le Ghanéen Jerry Rawlings et Thomas Sankara bien sûr !

Tant pis pour cette Sainte-Alliance réactionnaire si elle se refuse à comprendre la mutation qui s’opère dans les armées africaines, tout comme dans l’ensemble de la société. Elle aura toutes raisons de se morfondre un peu plus en Haute-Volta, où sa bête noire, Thomas Sankara, dont elle voulait la tête à tout prix, de Premier ministre devient chef de l’État. A la place d’un C.S.P. qui cherchait sa voie, elle trouve un Conseil national de la Révolution (C.N.R.) apparemment plus radical. Tant pis pour la réaction ! Mais tant mieux pour le peuple voltaïque, qui peut espérer, lui, retrouver le chemin du progrès et sortir enfin de la nasse dans laquelle l’enserraient la droite, la féodalité coutumière et quelques sphinx de l’Église catholique. Maintenant, il appartient aux jeunes officiers du 5 août de faire leurs preuves et, surtout, de tirer les leçons de leurs erreurs, qui ont failli leur coûter le pouvoir et la vie.

Mohamed Maïga

Source : Afrique Asie N°302 du 15 août 1983.

[1] Cf., dans Afrique-Asie N° 300 du 18 au 31 juillet 1983, l’interview de ce dernier

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J’ai vécu la tragédie du 15 octobre à Ouagadougou https://www.thomassankara.net/jai-vecu-tragedie-15-octobre-a-ouagadougou/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=jai-vecu-tragedie-15-octobre-a-ouagadougou https://www.thomassankara.net/jai-vecu-tragedie-15-octobre-a-ouagadougou/#respond Thu, 03 Jul 2025 17:17:16 +0000 https://www.thomassankara.net/?p=250202 Nous publions ci-dessous les articles, parus au lendemain de l’assassinat de Thomas Sankara, de l’organe XARE BI, du parti sénégalais And Jëf / M. R. D. N. (Mouvement révolutionnaire pour la démocratie nouvelle), un parti se revendiquant marxiste léniniste, dirigé par Landing Sanavé. Anf Jëf signifie ensemble en wolof. Il s’agit des ceux de la […]

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Nous publions ci-dessous les articles, parus au lendemain de l’assassinat de Thomas Sankara, de l’organe XARE BI, du parti sénégalais And Jëf / M. R. D. N. (Mouvement révolutionnaire pour la démocratie nouvelle), un parti se revendiquant marxiste léniniste, dirigé par Landing Sanavé. Anf Jëf signifie ensemble en wolof. Il s’agit des ceux de la page 8 de ce journal. On y trouve un reportage d’un journaliste se trouvant à Ouagadougou durant ces évènements, et quelques autres informations. Sur Boukary Kaboré dit le Lion du Burkiemdé, seul officier ayant refusé de déclarer allégeance au nouveau pouvoir, la dénonciation d’un journaliste “mercenaire” et le récit de la censure d’un communiqué au Sénégal. Cette page a été retranscrite par Pathé Tidiane Barry et Bruno Jaffré.

La rédaction du site


J’ai vécu la tragédie du 15 octobre à Ouagadougou. Quand j’y arrivais le 11 octobre, venait de s’achever le symposium anti-apartheid ; et les affiches et banderoles à l’occasion du 20è anniversaire de la mort de CHE GUEVARA ornaient encore la ville.

Ce fameux jeudi noir, vers 16 h, on entendait des coups de feu du côté de la présidence. Il y eut aussitôt un mouvement de panique, les gens essayant de fuir dans tous les sens ; on parle même de quelques motocyclistes écrasés par des conducteurs de bus affolés.

Ensuite, il y eut la musique militaire à la radio et aux environs de19 h 30, tombait la lecture du premier communiqué annonçant le coup d’État ainsi que les autres mesures (couvre-feu de 19 h), fermeture des frontières, suppression des communications,etc…).

Il faut signaler qu’à la fin de la lecture de ce communiqué, il y eut quelques secondes de flottement avant l’annonce du Signataire :“Pour le Front Populaire, le Capitaine Blaise Comparé”. Aucune nouvelle sur Thomas Sankara. Ce n’est que le lendemain à 10heures que les gens vont apprendre la nouvelle de sa mort par France Inter, la radio Burkinabé elle se contentant de diffuser de la musique militaire, entrecoupée de communiqués injurieux à l’endroit du président défunt. Pêlemêle : traître, renégat, mégalomane, paranoïaque et même Pol-Pot burkinabé…

Ces insultes adressées à l’endroit de SANKARA qui vient d’être froidement assassiné et enterré à la sauvette dans une fosse commune au coin d’un petit cimetière ont rendu les populations furieuses contre le soi-disant Front Populaire. Cependant la Radio continuait à faire cas des soutiens dont on ne voyait aucune manifestation concrète et lançait des appels désespérés à l’organisation de marches qui ne seront suivis d’aucun effet.

Le peuple, lui, se rendait en masse au cimetière pour rendre hommage à Sankara..L’ampleur du phénomène ainsi que les réclamations de la famille du Président amèneront les militaires à tenter d’aménager une sépulture décente à Thomas et ses compagnons tués (au nombre de 13 officiellement).

Les gens ont continué à se rendre de plus belle devant la tombe, à déposer des fleurs, des poèmes, des larmes. J’y suis allé moi même déposer les larmes et le serment de fidélité de la jeunesse sénégalaise et africaine. Cette réaction de la population a amené les nouvelles autorités à changer radicalement de ton, à mettre les insultes au rencart et à tenter de présenter la mort de Thomas SANKARA comme un tragique accident.

Ce n’est que le lundi 19, soit 4 jours après les évènements que Blaise Compaoré s’adresse enfin à la nation présentant un profil bas, il a tenté de se disculper en·faisant état de. divergences de plus en plus profondes entre Thomas et les trois autres capitaines. Ce qu’il faut retenir essentiellement de ce discours, c’est l’explication assez simpliste et peu crédible selon laquelle THOMAS s’apprêtait ce jeudi 15 octobre à 20 heures à les faire arrêter et exécuter et que lui Blaise et les autres, informés, n’ont fait que prendre les devants ! Les divergences quant à elles n’étaient pas clairement explicitées sinon, il accusait Sankara d’être devenu “un autocrate, incontestable et incontesté”, et dans le même temps il indiquait qu’il y avait des réunions fréquentes entre eux quatre et que Sankara était toujours minorisé (NDLR : en minorité). Curieuse attitude pour un autocrate, d’autant plus, et c’est lui-même qui le révèle, que Sankara lui aurait proposé il y a quelques mois de devenir premier Ministre, et qu’il avait refusé.

Bref, personne n’était convaincu par les raisons avancées et même si cela était, disait-on, cela pourrait-il justifier le meurtre de Sankara?

Je suis resté une semaine supplémentaire à Ouagadougou avant que les frontières ne soient rouvertes. J’ai donc pu rencontrer des dizaines de burkinabés de toutes conditions, je n’ai vu personne qui approuvait le meurtre de Sankara, « cela aurait été la même chose si c’était Thomas qui avait fait le coup contre Blaise » disaient certains. Ainsi, le Front Populaire ne semble exister que sur le papier, et en tout cas les gens ne cachent pas leur mécontentement. Les perspectives au Burkina paraissent bien sombres et la nuit risque d’être longue. Le Dimanche 18 octobre à 16 heures, j’ai été présenter les condoléances de la Jeunesse sénégalaise, de And-Jef et de son Secrétaire Général à la famille de Thomas SANKARA, notamment à sa femme Mariam : elle m’a reçu, sereine, et j’ai pu lire dans ses yeux la tristesse mais aussi l’espoir et la détermination à poursuivre le combat, pour que jamais le grain ne meure.

SEYDU


MAL PARTI

Les premières mesures annoncées par le Front Populaire sont la levée du port obligatoire pour les cadres de la tenue nationale le “Faso Dan FANI” et la suppression du sport de masse jugées «impopulaires ». Or, à Ouaga, on explique la 2ème mesure par le fait que le nouveau régime, veut éviter tout rassemblement. Quant a la première on raconte que Brigitte (NDLR : erreur du journaliste, elle s’appelle Chantale comme tout le monde le sait aujourd’hui), l’épouse franco-ivoirienne de Blaise a toujours eu horreur du “Faso Dan FAN” et que SANKARA a même refusé une fois de la recevoir car elle n’était pas habillée en tenue nationale. Or le peuple burkinabé a toujours porté la Faso Dan Fani. C’était donc une réhabilitation et une mesure économique.


 LA PARENTHÈSE KABORE

Le capitaine KABORE n’était pas dans le pays au moment du Coup d’État. A son retour au pays des rumeurs ont couru sur son désaccord avec le “Troïka” puis la panique s’est répandue à Ouagadougou où on a annoncé qu’il marchait avec ses troupes sur la ville.

Deux ex-ministres de SANKARA (Le Ministre de l’Intérieur et celui des Affaires financières) ont été arrêtés parce qu’on leur reprochait d’avoir fait de l’intoxication en déclarant que Kaboré ne serait pas d’accord avec le Front Populaire. Finalement ce dernier s’adressera lui-même à la presse pour condamner le nouveau régime avant d’être contraint quelques jours plus tard à s’enfuir. Il faut noter que les populations civiles sont restées dans l’expectative considérant, après l’assassinat de Sankara, que l’affaire était désormais strictement militaire. Blaise a du dissoudre le CNR et l’OMR dont il était pourtant un membre influent et il n’a pu malgré les appels à la population obtenir l’organisation d’une quelconque marche de soutien à son régime, ni former un gouvernement. Finalement, il semble bien que Blaise et ses deux compères sont les seuls vrais autocrates de cette affaire. Malgré les apparences, l’armée reste profondément traumatisée et divisée par les évènements.


ALY KHEURY NDAW Mercenaire de la plume

 De tous les journalistes qui ont commenté les évènements survenus le 15 octobre au Burkina Faso, c’est Aly Kheury Ndaw qui a le plus déçu, le plus indigné, pas uniquement ses confrères, mais tous les sénégalais honnêtes qui l’ont lu. Aly Kheury Ndaw est certainement l’archétype du mercenaire de la plume. Au delà du martyr Thomas Sankara, Aly Kheury Ndaw non seulement a déversé sa bile sur la révolution burkinabé mais sur la révolution en général. Les insanités développées dans le soleil des 17/18 octobre dépeignent Thomas Sankara comme un flibustier « l’arme de poing fourrée dans un étui blanc, serrée de près et prêt lui-même à s’en servir » ses sorties tendancieuses et abjectes sur “les dérapages et tous les excès inhérents à tous les régimes dits révolutionnaires et qui ne sont selon lui, en fait que des pouvoirs totalitaires » ne l’honorent pas non plus.

Sans doute, en accueillant la centaine de journalistes du monde entier lors du dernier FESPACO, Sankara ne soupçonnait pas que parmi eux figurait une taupe camouflée du titre « grand critique cinématographique” qui épiait ses faits et gestes pour pouvoir le moment propice lui asséner un coup. Mais ce coup a été le coup de grâce.


 

Nous savions que Abdou Diouf et Djibo Kâ étaient des hommes de droite, mais jamais nous ne soupçonnions le fait qu’ils étalent si réactionnaires au point de refuser la diffusion des communiqués relatifs à l’hommage que nous devions rendre au Président Thomas Sankara le 21 octobre car des hommes de droite de cœur et de raison il en existe et nous les respectons. Voilà le film de l’évènement.

Le lundi 19 octobre 1987 un communiqué politique portant sur cette question est déposé vers 10 heures au cabinet du ministre de la communication mais c’est le silence total sur ce sujet à 13 heures et à 21 heures. Le mardi 20 octobre à peu près à la même heure un autre communiqué nécrologique payant est déposé à la régie des avis et communiqués de la SPT mais l’agent préposé à ce service refuse de prendre le communiqué. A 16 heures 36 minutes, le refus a été constaté par huissier requis par nous.

Le Mercredi 21 octobre à 9 heures 55 un autre communiqué est redéposé au Ministère de la Communication avec une lettre circonstanciée mais silence de la radio à 13 heures. Voilà les faits. Mais qu’est-ce qui les justifient ? En veulent-il à Sankara parce qu’il avait démystifié la fonction présidentielle comme le disait Landing SAVANE lors de la cérémonie du 21 octobre? Sa popularité les dérangeraient-ils ? De toute façon, le dossier est présentement entre les mains de notre avocat.

Source : Xare Bi N°14 de novembre 1987

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Thomas Sankara après le 4 août 1983 : ‘’Oui, le suis un agent… l’agent du peuple voltaïque’’ https://www.thomassankara.net/thomas-sankara-apres-4-aout-1983-oui-suis-agent-lagent-peuple-voltaique/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=thomas-sankara-apres-4-aout-1983-oui-suis-agent-lagent-peuple-voltaique https://www.thomassankara.net/thomas-sankara-apres-4-aout-1983-oui-suis-agent-lagent-peuple-voltaique/#respond Sat, 14 Jun 2025 11:32:08 +0000 https://www.thomassankara.net/?p=248999 Nous continuons la publication des articles de Mohamed Maïga, alors journaliste d’Afrique Asie, proche de Thomas Sankara. Il a publié de nombreux articles de décembre 1982 à décembre 1983, la période de préparation de la Révolution et les premiers mois de la Présidence de Thomas Sankara. L’interview que nous publions ci-dessous a été réalisée quelques […]

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La rédaction


Interview réalisée par Mohamed Maïga

L’Occident, par la voix de médias au stéréotype facile, vous présente, ici et là/ comme l’agent de la Libye, l’homme de Kadhafi en Afrique occidentale…

TS : Je préfère croire que les propagateurs de cette image sont soit des détracteurs qui accomplissent la besogne qu’on leur a assignée, soit des « observateurs » incapables de comprendre les réalités africaines et les causes pour lesquelles nos peuples se battent. L’un et l’autre à la fois, peut-être. Dommage pour eux. Mais dommage aussi que de telles considérations soient développées et prédominent sur ma personne comme sur d’autres nationalistes africains.

Je ne suis l’agent de personne, Je considère, et n’ai pas crainte de le dire, que le colonel Kadhafi est un grand homme d’État qui, aidé et porté par son peuple, a réalisé des choses importantes. Les réalisations de la Libye sur tous les plans, politique, économique, social et culturel, ne peuvent être niés.

Nous aussi sommes soucieux du bonheur et du développement de notre peuple. Ne serait-ce que pour tirer les enseignements des succès et des échecs des uns et des autres, leurs expériences ne peuvent nous être indifférentes dans l’édification, que nous entendons mener à bien, de la Haute-Volta. Alors il est aujourd’hui trop commode d’utiliser, à des fins idéologiques, l’épouvantail Kadhafi pour barrer la route au progrès aux peuples africains. Ce seul élément appelle à la vigilance. Pour ma part, je ne suis l’agent de personne. Ou plutôt si ! Je suis l’agent de quelqu’un. Celui du peuple voltaïque.

Pourtant, partout on souligne que, lorsque vous étiez Premier ministre, c’est en Libye que vous avez effectué votre premier voyage officiel à l’étranger.

T.S : On souligne un fait inexact. Mon premier voyage officiel, je l’ai effectué au Niger un pays voisin, un pays frère. C’est de là que je me suis rendu en Libye. Certains, au plus pur mépris de la vérité, n’ont retenu que le voyage en Libye… N’est-ce pas pour le moins surprenant ? J’ajouterai de surcroît pour leur information, si tant est que ce soit à quoi ils aspirent, que ces voyages dans des pays ayant des conceptions politiques différentes n’étaient pas fortuits. Mais, à croire les pseudo-analystes et autres africanistes les africains aux théories sommaires, sont aujourd’hui incapables d’aspirer au progrès dans son sens le plus large sans être des « agents de Kadhafi ».

On dit que votre retour au pouvoir inquiète précisément le Niger et encore plus la Côte-d’Ivoire, un de vos voisins.

T.S : Mes premiers contacts téléphoniques avec les présidents Félix Houphouët-Boigny et Seyni Kountché ont été empreints d’un grand respect mutuel et d’encouragements de leur part, ce qui est intéressant par rapport aux commentaires qui peuvent en être faits et que vous soulignez. Mais, ce que je dois constater, c’est que l’attitude du peuple voltaïque, ses multiples marches de soutien au Conseil national de la Révolution, ses débordements d’enthousiasme témoignent de la confiance qu’il nous manifeste et du fait qu’il se sent rassuré. Pour nous, c’est cela l’essentiel.

Nos voisins ont bien sûr toute latitude de nous juger et de nous apprécier, mais ce qui nous inquiéterait le plus, ce serait que le peuple voltaïque, lui, nous désavoue.

Et le conflit frontalier Mali-Haute-Volta ?

T.S : Le conflit Mali-Haute-Volta ? Connais pas ! Je sais seulement qu’il existe une bataille commune à nos deux pays, à nos deux peuples contre toutes les formes de domination et d’exploitation. Et dans cette région, tout conflit ne peut être qu’une création de nos ennemis communs.

Peut-être, à Bamako, attend-on un geste du régime Sankara ?

TS : Notre régime veut être celui qui cultive, avec le Mali, les relations les plus solides, les plus courageuses sur toutes les questions, même celles qu’on a coutume de considérer comme taboues. Souhaitons que nos frères et amis maliens nous aident à démontrer à la face du monde que seul l’intérêt de nos peuples indissociables doit être pris en considération.

Interview réalisée par Mohamed Maïga réalisé quelques jours après le 4 août1983.

Source : Afrique Asie N° 302 du 15 août 1983

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Nous continuons la publication des articles de Mohamed Maïga, alors journaliste d’Afrique Asie, proche de Thomas Sankara. Il a publié de nombreux articles de décembre 1982 à décembre 1983, la période de préparation de la Révolution et les premiers mois de la Présidence de Thomas Sankara. L’article que nous publions ci-dessous a été écrit quelques jours après le 4 août 1983. Il relate justement le récit de cette journée, la prise du pouvoir par Thomas Sankara et ses camarades, qui marque le déclenchement de la Révolution. Mohamed Maïga semble ne pas savoir que Thomas Sankara avait tenté ce soir là de négocier avec Jean Baptiste Ouedraogo la reddition de ce dernier. Pour situer ces évènements dans l’histoire de la Haute Volta qui deviendra le Burkina, vous pouvez consulter la chronologie à https://www.thomassankara.net/chronologie/. Cet article a été retranscrit par Achille Zango, membre de l’équipe du site.Pour un récit du 4 août, on pourra se rapporter à https://www.thomassankara.net/le-4-aout-1983-thomas-sankara-etait-porte-au-pouvoir-recit-dune-journee-fertile-en-rebondissement/.

Vous trouverez l’ensemble des articles de Mohamed Maïga à https://www.thomassankara.net/?s=Mohamed+Ma%C3%AFga.

La rédaction


La Nuit du 4 août

Par Mohamed Maïga

Le contrat rempli du cheval de Troie – Un complot avancé du 6 au 5 – Les armes de la France – Kafando, la cheville ouvrière – La décision du capitaine Blaise – Les comités clandestins – Les coups de feu nourris de l’intimidation – Le pécule de Kamboulé – Le jogging de « Cube Maggi » – Couvre-feu en chansons – Le peuple debout.

Comme au Ghana dans la nuit du 30 au 31 décembre 1981, c’est une véritable course contre la montre que la gauche a gagnée dans la nuit du 4 au 5 août 1983. Course contre la montre mais aussi course pour la vie et le progrès du peuple voltaïque. En effet, la droite aussi préparait son putsch militaire, qui devait être exécuté le 5 août, jour anniversaire de l’indépendance nationale. Toutes forces rétrogrades confondues, la droite voltaïque avait abouti à une constatation : le médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo avait rempli son contrat de cheval de Troie.

Et il devenait même gênant aux yeux des leaders de cette classe politique revancharde et crispée sur ses privilèges.

En effet, elle estimait que l’heure était venue de passer aux choses sérieuses, de reprendre un pouvoir qui s’effilochait alors que Jean-Baptiste Ouédraogo, un leader plutôt mou, hésitait, tergiversait.

Inacceptable pour la droite ! D’autant plus que la gauche, elle, réussissait sa mobilisation, drainait le peuple voltaïque, particulièrement les forces vives nationales, vers les aspirations formulées par l’aile gauche de l’ex-Conseil de salut du peuple (C.S.P.). Inquiète donc, pressée de revenir aux affaires dans leur totalité (elle les maîtrisait partiellement avec le régime du 17 mai), la droite décide de passer aux actes. Son coup, initialement prévu pour le 6, est avancé au 5.

Un commando… suicide ?

Principaux acteurs : d’importants hommes politiques et quelques jeunes loups, dont l’inévitable Michel Kafando, ancien ministre des Affaires étrangères et l’une des chevilles ouvrières du putsch du 17 mai. Les exécutants : quelques officiers de Ouagadougou, en conclusion avec leurs homologues de la base de Dédougou, cette dernière devant, pour des raisons tactiques, jouer le rôle de fer de lance.

Ainsi, le jeudi 4 août, des camions militaires, partis de la capitale, livrent d’importantes quantités d’armes récemment fournies par la France après des accords signés par… Michel Kafando ! Ils doivent revenir le 5, chargés d’hommes surarmés pour éliminer physiquement Thomas Sankara, son ex-codétenu Boukari Jean-Baptiste Lingani, le capitaine Henri Zongo et d’autres soldats connus pour leurs opinions progressistes. Au même moment, un commando suicide partant de Dédougou, doit éliminer le capitaine Blaise Compaoré, le commandant de la garnison de Po.

Bien entendu, Thomas Sankara et ses proches sont informés de toutes ces magouilles politico-militaires. Mais, on le sait, la clef du problème voltaïque se trouvait alors à Po, dans les mains du capitaine Blaise (les Voltaïques ne l’appellent que par son prénom). De lui dépend, dans une large mesure, l’arrivée de la gauche au pouvoir ou son recul sur la scène nationale, sinon son élimination brutale. De lui et de ses commandos dépend l’échec ou le succès du putsch de la droite pure et dure.

La décision de marcher sur Ouagadougou est donc prise ce même jeudi 4 août, dans le courant de la matinée. Pendant ce temps, la majorité des garnisons voltaïques, révoltées par le putsch du 17 mai contre la gauche civile et militaire, informées et « travaillées » par les partisans du Capitaine décident également de se joindre au mouvement. Dans certaines, les officiers sont mis aux arrêts par la troupe dès le déclenchement de l’opération.

Mieux, infiniment mieux sur le plan politique, des comités clandestins de civils déjà en place à Ouagadougou, alertés, décident de maîtriser au plus tôt le centre de télécommunications internationales et divers autres immeubles « stratégiques ». 15 h G.M.T : la zone de Po est bouclée pour que personne n’en puisse sortir afin d’avertir Ouagadougou. A 18 h, c’est une colonne acclamée par une population en liesse – elle a compris le sens du bouclage de la région – qui fonce à toute allure sur la capitale, précédée par des commandos chargés de neutraliser les postes de contrôle à l’entrée de Ouagadougou. Dès lors, tout va très vite. Dans Ouaga, les soldats de la base neutralisent leurs officiers (aviation et groupement de l’artillerie), puis prennent part à l’action engagée.

Une unité de commandos de Po fonce sur la présidence. Brefs échanges de coups de feu avec la garde présidentielle. Les hommes de Po veulent surtout intimider, d’où les rafales nourries d’armes automatiques, tirées surtout en l’air. Jean-Baptiste Ouédraogo est calmement cueilli, avec tout le respect dû à un chef d’État, avant d’être placé en résidence surveillée. Une autre unité, attendue et aidée par des éléments locaux, prend rapidement le contrôle des blindés dans l’enceinte du régiment interarmes d’appui (R.I.A.) aux abords de la capitale. « Le capitaine Jean-Claude Kamboulé (1) prend courageusement la fuite et abandonne ses hommes », ironise-t-on à Ouagadougou. Peu après, on récupère sa voiture. A bord, un maigre pécule de cent mille francs C.F.A., sa mallette et un poste radio. Quant à « Cube Maggi », informé sur les rumeurs du coup d’Etat, il avait quitté Ouaga quelques jours plus tôt. Depuis, dit-on, il se serait dirigé vers un pays voisin, « à moins qu’il ne fasse un jogging forcé dans la savane en direction de Dédougou », disaient certains au moment où ces lignes étaient écrites.

De la fête au meeting

Au même moment, c’est un Thomas Sankara déterminé et tendu qui fait son entrée dans l’immeuble de la radio, et annonce que le Conseil National de la Révolution (C.N.R.) vient de prendre le pouvoir à l’issue du cinquième coup d’État militaire de la Haute-Volta indépendante.

Il annonce aussi l’entrée en vigueur du couvre-feu. Mais la population civile, heureuse de l’événement, ne peut se résoudre à regagner ses habitations. Elle préfère danser et chanter « Vive la révolution ! Vive Sankara ! » Les manifestations de soutien s’organisent. Thomas Sankara et ses amis viennent de réussir un « supercoup à la Rawlings ». Grâce à l’aide des civils voltaïques. Le lendemain, la fête nationale se transforme en meeting de soutien au C.N.R.

Du boulevard de la Présidence à la place du 3-Janvier, des milliers de manifestants sont là, acclamant la gauche au pouvoir.

Thomas Sankara lui-même a des difficultés à gagner la tribune, tant la foule est dense. Lui et sa voiture sont bloqués, happés par une foule en délire. Le peuple voltaïque est là.

Des comités de défense de la révolution, dans les villages, par quartiers, par rues, sont constitués. Pour construire le pays, le peuple voltaïque se mobilise.

Ses ennemis aussi. Et gageons qu’ils ne désarmeront pas facilement. Mais le peuple voltaïque est debout !

Mohamed Maïga

Source :  Afrique Asie N°302 du 15 août 1983.

 

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